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« Avatar » : un film post-monothéiste

Comme prévu, James Cameron, hier, a obtenu le prix du meilleur film et du meilleur réalisateur aux Golden Globes, pour son film « Avatar ». La performance technique est spectaculaire, mais elle n’explique pas le succès qu’il rencontre dans le monde. Pour comprendre ce qui se passe, il me semble préférable de nous tourner vers l’affect inconscient qui ainsi se révèle entre l’angoisse d’attente contemporaine et la catharsis produite par le spectacle.
Le message est clair : l’extermination est en marche. Il y a quelques siècles, ce fut celle des Amérindiens, plus près de nous, celles des Arméniens, des Juifs, des Tziganes, des Russes, puis des Cambodgiens, puis des Tutsi, puis des…. Parallèlement, il existe une autre extermination : celle des ressources naturelles, des forêts (asphyxie de la planète…) et des diverses expressions du vivant (espèces animales…). L’extermination n’est donc pas derrière nous, mais avec nous et devant. D’où la question : qu’est-ce donc qui peut nous sauver ? Et la réponse : sûrement pas le Grand dieu, puisque c’est sous son règne que tout a commencé. Devons-nous, alors, nous tourner vers la Grande déesse ? Certes, mais pas vers Gaïa, une de ces figures pré-monothéistes dont le Grand dieu s’est victorieusement détourné. Il nous faut nous tourner vers Ève, une figure monothéiste qui, prenant sa revanche sur le Grand dieu, devient dès lors l’âme d’une nouvelle ère post-monothéiste.
Ève n’est pas exclusivement féministe. En effet, elle ne jette pas le bébé avec l’eau du bain, puisqu’elle est gardienne de l’arbre primordial qui représente le phallus du grand dieu. Sauf que ce phallus – phallus de vie – est devenu sien, car, en lui-même, il ne dispose plus de la force interne pour se conserver. Et, s’il est attaqué, il ne peut plus se défendre. Or, c’est exactement ce qui se passe et que le film raconte. L’avatar du phallus de vie qui fut celui du Grand dieu s’est inversé en phallus de mort. Il n’existe plus que pour tuer et donc pour se tuer, car évoluant dans l’inversion des valeurs, sa finalité est de se suicider, ce qu’il ignore, et ce dont il se moque, lorsqu’il le sait. Il n’y a plus aucune possibilité pour le phallus de retirer la pulsion de meurtre qui est en lui. La seule possibilité qui nous est donnée pour échapper au total anéantissement qui est l’inéluctable finalité du phallus de mort est de nous ressourcer du côté d’Ève. Le film raconte l’assaut du phallus de mort contre le phallus de vie et la décision d’Ève d’assurer le triomphe du phallus de vie sur le phallus de mort.
Cameron transpose cette problématique mythologique sur le site de l’imaginaire reproductif qu’est le cinéma. Mais s’agit-il seulement d’une transposition ? Je ne le crois pas. En situant la scène au-delà du « vortex », il décrit métaphoriquement l’activité tourbillonnaire de notre cortex (cérébral) où se joue une apoptose (élimination neuronale) qui n’a plus rien de darwinien et qui est lamarckienne, c’est-à-dire le résultat de l’évolution culturelle. Cette apoptose interpelle directement l’imaginaire. La question est la suivante : l’imaginaire peut-il réparer le réel, alors que celui-ci est devenu essentiellement traumatique et qu’il en reflète la destruction ? Toute la dynamique du film est une ode au symbolique (amour, don, rituel de solidarité), qui ainsi devient la matière de cette réparation. Sauf que le symbolique ne parvient pas à triompher. La catharsis produit ses effets, mais elle nous laisse sur notre faim. Le symbolique est, en effet, porteur de deux ruptures. La première est l’inscription d’une mort qui n’est pas que la mort naturelle, mais bien le meurtre. En ce sens, le symbolique est contaminé par le réel. C’est un symbolique qui ne parvient pas à échapper au traumatique ni à la prescription de la traumatisation. La seconde est l’inscription de la victoire de l’imaginaire sur le réel. La dernière image du film n’ouvre pas sur un réel réparé qui justifierait de revenir de l’imaginaire, comme c’est le cas, par exemple, dans « L’histoire sans fin », mais sur l’adieu définitif au réel autodestructeur et le choix de l’évasion vers un imaginaire définitivement séparé du réel traumatique, comme c’est le cas, par exemple, dans « Bienvenue à Gattaca ».

Freud, l’histoire et le politique (article paru dans Le Sarkophage n°16, 27 janvier 2010)

Pour Freud, l’histoire est la capture du politique par et dans la fantaisie du « père originaire » qui est inconsciemment inscrite dans la psyché, jusque dans le souvenir de son meurtre immémorial, indémontrable. Cette fantaisie explique les soumissions volontaires du plus grand nombre au « grand homme » politique, dictatorial ou démocratique, (soumissions que, bien sûr, Freud ne confond pas, puisqu’il est démocrate), lequel justifie son pouvoir au nom de ce qu’il estime être le juste combat soit pour le retour même du « père originaire », soit pour en éviter le retour. (À cet égard, à la différence du démocrate, le dictateur est celui qui parvient à susciter une psyché de masse, c’est-à-dire à faire en sorte que l’individu ne pense et n’agit plus comme individu mais comme masse). C’est dire que, pour Freud, une autre histoire est possible que celle qui n’en finit pas de se débattre avec l’angoisse d’attente devant le retour vengeur d’un supposé « père originaire » dont on ne peut être sûr qu’il a été définitivement éliminé. Mais, cette autre histoire ne peut s’inscrire dans la réalité humaine ni comme révolution (au sens marxiste), ni comme transmutation des valeurs (au sens nietzschéen). Celles-ci appartiennent encore à l’histoire précédente, et la reconduisent, puisqu’elles demeurent, l’une, avec la dictature du prolétariat, l’autre, avec le surhomme, dans l’alternative : renverser et cannibaliser le grand homme (le roi, le tsar…) dans la réalité, ou se substituer à lui dans le rêve ?.
Ce qui veut dire que l’inscription de Freud dans la réalité politique n’est un « conservatisme » qu’aux yeux de celui qui croit soit que tout n’est que réalité soit que tout n’est que rêve. Concrètement, Freud peut tout aussi bien réclamer, de manière subversive, un statut d’extra-territorialité pour l’espace d’intimité psychanalytique vis-à-vis de la médecine, de la religion et de la loi, ainsi qu’à la défense du droit de l’enfant et de l’homosexuel, d’une part, et refuser, de manière non moins subversive, le discours de la promesse politicienne : « demain on rasera gratis », de l’autre, promesse qui assure une nouvelle forme de domination. S’il prône l’égalité, c’est parce qu’en appui sur sa découverte scientifique de mécanismes psychiques universels, comme l’inconscient et le travail de rêve, il se dégage totalement de la doctrine biopolitique et pseudo scientifique de la dégénérescence et de celle de « l’héréditarisme » qui en est bien souvent la feuille de vigne, ainsi que du darwinisme social.
S’il oppose un droit politique au droit naturel et, même s’il décrit la société comme composée de dominants et de dominés, c’est parce qu’il fait évoluer la formule de Hobbes : « l’homme est un loup pour l’homme », et s’il la fait évoluer, c’est parce qu’elle ne lui paraît pas correspondre à la réalité psychique. L’histoire est bien la mise en scène de la soumission des hommes, à commencer par les fils, au « père originaire », mais elle se poursuit avec la soumission des sujets au « grand homme ». Or, si le droit naturel évolue en droit relationnel, le « droit darwinien » en « droit lamarckien », c’est parce que, à la différence du « père originaire », qui, pour demeurer dans la métaphore d’Hobbes, apparaît bien comme le chef de la meute des loups, le « grand homme » ne domine pas par sa musculature ni par ses diverses qualités, mais bien parce que c’est en lui que les autres hommes déposent leurs affects et leurs angoisses d’attente et de désir.
Le dialogue de Freud avec Wilhelm Reich indique bien ce qu’il entend par là : Reich est convaincu que les hommes peuvent se passer du « grand homme » ; Freud pense, au contraire, que ce qui définit la réunion des hommes entre eux, c’est leur attente du « grand homme », laquelle est onirique et affective. Si l’histoire primitive atteste de la violence du « père originaire », une fois la survie de la société assurée, c’est le désir du « grand homme » qui fait marcher l’histoire. S’il en est ainsi, c’est parce que ce désir s’enracine dans la vie infantile, dans le rapport au père, dont l’adulte ne parvient pas à se libérer, à tel point qu’il finit par le perpétuer et le réinscrire sur la scène de l’histoire. Ce qui alors domine, c’est la complémentarité de la violence et de la séduction. Si l’adulte y consent, c’est parce qu’il y a accoutumance à la séduction, à l’époque de son enfance, et s’il y a accoutumance, c’est parce qu’elle apparaît comme un caractère psychique dont l’acquisition est actualisée à chaque génération. De ce point de vue, le politique ne peut strictement rien changer à partir de lui-même. Pour changer quelque chose de fondamental, il faut partir du combat du droit culturel et relationnel contre le droit naturel et violent, mais en s’affranchissant de la fantaisie de la séduction.
C’est pourquoi, Freud ne saurait prendre part au conflit philosophique et politique entre Hegel (par Marx interposé) et Nietzsche qui demeure, même s’ils les renouvellent, dans les termes mêmes de la soumission et de la séduction, dans l’ignorance de l’interaction pulsionnelle fondamentale d’Eros et de Thanatos et de l’interaction onirique du rêve et de la réalité. Marx bâtit un réel au nom d’un rationnel d’où il a retiré toute conscience de déterminisme onirique. Pour lui, la dictature du prolétariat n’est pas un rêve, mais la réalité (notamment économique) telle qu’elle est et telle que la bourgeoisie la refuse encore. Quant à la performativité de la parole de Zarathoustra, c’est un rêve, mais au sens où la réalité qui le nie n’est qu’apparence et le rêve essence.
De ce fait, on peut bien tenter de mettre Hegel, Marx, Nietzsche et Freud ensemble du côté de ce «  travail du négatif » (expression que j’emprunte à André Green), l’approche qu’a Freud du politique ne saurait se mêler à la conception du statut du négatif, et finalement du tragique, des trois premiers nommés. Par-delà la métaphore qu’il constitue pour les descriptions psychanalytiques de l’inconscient dans L’interprétation du rêve, le politique apparaît à Freud comme ayant achevé son rôle de bélier de l’histoire, en faisant triompher l’Etat de droit démocratique. Ce qui désormais se présente comme tâche, c’est non seulement de sauvegarder cet Etat de droit, mais encore de faire triompher Eros de Thanatos.
En tuant le « père originaire » et en le cannibalisant, les fils ont aussi assuré l’essor économique et politique de la civilisation, mais également de la culture qui est une conquête d’Eros sur Thanatos, et le politique démocratique, y compris sous sa forme d’attente du « grand homme », n’y est pas pour peu. Mais, ce politique ne détient rien en lui-même qui le préserve d’un reniement de soi, comme lorsqu’il veut faire revenir le « père originaire » ou réaliser des idéaux religieux, au prix de la guerre ou de la plus grande barbarie, s’il le faut, et par États-Nations interposés. Et lorsqu’une force s’oppose à la barbarie, ce n’est pas dans le politique qu’il faut la trouver, même si elle s’est enrichie des valeurs démocratiques, mais bien dans la psyché qui se met au service d’Eros contre Thanatos. C’est pourquoi, c’est au nom même de la découverte scientifique de l’existence d’une pulsion de mort et de son interaction avec la pulsion de vie, bien plus encore qu’au nom d’une morale, que Freud se dit pacifiste (voir Pourquoi la guerre ?).
D’où ces questions que Freud nous laisse : qu’est-ce qu’inventer une manière de vivre ensemble et pacifiquement dans la durée, lorsque l’on a compris que Thanatos peut l’emporter sur Eros ? Et en quoi cette invention doit-elle dépasser les formes religieuses, mais aussi politiques du  combat d’Eros pour que celui-ci triomphe durablement de Thanatos ? C’est sur cette perspective que culmine l’œuvre de Freud. Dans L’Homme Moïse et la Religion Monothéiste, que l’on peut lire comme son testament psychanalytique sur le politique et l’histoire, il va plus loin que Spinoza. Comme le Traité théologique et politique, son propre « traité » est, certes, fondé sur la raison et la liberté. Mais, il l’est aussi et surtout sur une raison et une liberté qui ont découvert l’inconscient et qui en inscrivent la connaissance dans leur fonctionnement même. Freud ouvre la perspective d’une humanité qui, ayant reconnu son transfert sur le « père originaire », puis sur le « grand homme », s’en affranchit. Aux antipodes du communisme et du national-socialisme, mais aussi au-delà de la démocratie fondée sur le « culte de la personnalité » (qui ne se résume pas au culte d’une seule personnalité). Il ne s’agit pas seulement de dénoncer la violente alternative : moi (le grand homme) ou le chaos ?, mais, en appui sur l’intelligibilité scientifique, de vivre ensemble, et en dehors de tout système sadomasochiste, la multiplicité des vulnérabilités et des différences, dans une connaissance vraie de soi-même et des autres.

Une blague de Sam Braun (www.sambraun.com)

 «  Un homme est en train de prier le Seigneur. « Mon Dieu », dit-il, « je voudrais vous poser une question ».

 

Le Seigneur répond « Pas de problème, vas-y ».

 

« Seigneur est-il vrai qu’un million d’années est pour vous une seconde ? »

 

« Oui, c’est vrai. »

 

« Bon, alors, un million d’euros, c’est quoi, pour vous ? »

 

« Un million d’euros, c’est pour moi comme un centime. »

 

« Eh bien, Seigneur, puis-je avoir un centime ? »

 

« Bien sûr », dit le Seigneur. « Donne-moi une seconde. »

 

 

Conférence éthique et biopolitique au lendemain de la pandémie de la grippe « porcine » : Docteur Marc Girard et Gérard Huber

Santé : Le point sur les questions de méthode,

d’interprétation et d’éthique

au lendemain de la pandémie de grippe « porcine »

par

Docteur Marc Girard

Spécialiste du médicament, consultant pour l’industrie pharmaceutique.

Discutant : Gérard Huber

Psychanalyste, Président du Club « Santé Solidarité » (Prospective 21OO),

Spécialiste de la bioéthique.

Dans son indolente récurrence, le débat sur la « scientificité » de la médecine renvoie pourtant à deux questions fondamentales. D’une part les biais névrotiques transhistoriques d’une formation dont, quoi qu’on en dise, le Malade imaginaire a donné l’aperçu le plus saisissant – indépassé jusqu’à aujourd’hui. D’autre part, la contrainte du réductionnisme – à quoi « la » Science doit certainement « son autorité écrasante » (L. Lafforgue) mais qui peine à fonctionner dès qu’on s’intéresse au vivant, a fortiori à l’humain : chacune à sa façon, la psychanalyse freudienne et l’épidémiologie se sont attachées à surmonter les limites du réductionnisme en concevant des unités d’analyse qui les transcendent. On peut lire la récente histoire de la grippe « porcine » au travers d’un tel schéma conceptuel et, dans un intéressant mouvement réciproque, en tirer matière à renouveler la réflexion épistémologique sur deux grandes questions de l’activité scientifique en général : la méthode (liée à l’impératif de reproductibilité) et l’interprétation (d’où l’expertise et l’hypothèque inhérente de la confiance) – qui nous mèneront immanquablement vers la question éthique.

Mercredi 3 février 2010 à 17h30

à l’ISEP – 28, rue Notre Dame des Champs – Paris 6ème

Métro : Notre Dame des Champs

Parking FNAC: 153 bis Rue de Rennes 

contact : nathalie-deschamps@wanadoo.fr

Alain Dupas, Gérard Huber : La Grande Rupture? (Robert Laffont)

Picture1À partir du 18 janvier, vous pourrez tout savoir sur la grande rupture que notre civilisation technologique est en train de vivre. En effet, sous l’égide de Darwin et de Freud, mon ami Alain Dupas et moi-même nous vous présentons une réflexion et des recommandations qui débouchent sur la production d’outils  destinés à faire en sorte que cette rupture  se fasse avec la plus grande humanité possible. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, puisque, derrière le déferlement des paillettes et des feux d’artifice, l’autodestruction avance et pas masquée du tout. Voyez la crise financière et son alibi : les pulsions d’autoconservation des familles, voyez la dévastation d’Haïti et son alibi : la destruction reconstructive à coups de milliards de dollars.

Alors, si vous voulez prolonger votre propre réflexion et votre propre action, merci de lire et faire lire LA GRANDE RUPTURE ? aux Éditions Robert Laffont.

Lecture post-monothéiste de la Bible hébraïque

Je vous invite à explorer les origines lointaines du temps présent, le mercredi 20 janvier 2010, à 19h15, dans le séminaire « lecture post-monothéiste de Bible hébraïque, que je tiens au Centre Communautaire, 119 rue Lafayette, Paris 75010. Je recevrai Joseph Davidovitz, scientifique et égyptologue, qui présentera son dernier ouvrage « De cette fresque naquit la Bible ». Davidovits nous expliquera pourquoi il peut affirmer qu’il a identifié le personnage historique du patriarche biblique Joseph.

Entre les murs, sur la route, vers Jérusalem

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Entre les murs, sur la route, vers Jérusalemmur2

À Guivat Zeev, de part et d’autre de la route 443 (à partir de Lod) qui me conduit de Tel-Aviv à Jérusalem, où je suis invité par Jocelyn Hattab et Yehoshoua Dufour à présenter ma biographie de FREUD, ce jeudi 7 janvier 2010, les murs de protection défilent sur 6 à 7 km.  Le chauffeur de taxi et moi sommes conscients de vivre une sécurité qui rend fou, à moins que ce ne soit une absurdité rassurante, puisque, si ces murs ont réduit considérablement les tentatives (et donc les réussites) d’attentats-suicides dans la capitale d’Israël et ailleurs, ils n’en témoignent pas moins de l’abîme dans lequel le sens même d’un Israël universel, irrémédiablement lié à la paix, est tombé.
Et, pour ceux qui ne se soucient pas de l’universel, pour ceux que seul l’avenir immédiat intéresse, ces murs disent ceci : ne vous en déplaise, vous vivez dans le futur. Le jour où les Palestiniens auront un état, il leur faudra encore trouver une solution à leur propre séparation territoriale (pour ne pas parler, d’ailleurs, de la division entre Ramalah et Gaza), et cela n’est pas que leur affaire.
Car, un jour, cet état, ils l’auront.
En effet, en 1947, il y eut l’engagement des Nations Unies pour deux états, l’un, juif, l’autre, arabe. Or, puisque les Juifs ont eu le leur, auquel ils ont donné le nom d’Israël, ce n’est que justice que les Arabes aient aussi leur état, celui qu’ils appellent « Palestine ».
Mais, cet état ne vient pas.
Au début, s’il n’est pas venu, cela a été surtout la faute des Arabes de Jordanie et d’Egypte qui n’en voulaient pas. S’ils l’avaient voulu, ils auraient pu l’obtenir, dans le cadre de la résolution 181 (ONU). Mais l’obtenir pour quoi ? Pour que ce nouvel état les déstabilise ? En conséquence de quoi, ils l’ont refusé de facto. Et Israël a profité de cette division. De leur côté, ceux qui sont devenus les sécessionnistes jordaniens et égyptiens et qui voulaient un état « palestinien » ne se contentaient pas de nuire à leurs voisins arabes (Jordanie, Egypte, bien sûr, mais aussi Liban, Syrie…), ils ignoraient la décision des Nations Unies d’avoir voulu un état pour les Juifs et ils confirmaient ce déni en revendiquant l’héritage nazi du Grand Mufti de Jérusalem qui avait voulu se mettre à la disposition de Hitler dès 1941.
Si donc cet état n’est pas venu, cela a d’abord été la faute des Arabes palestiniens.
Par la suite, il y a eu les guerres successives d’Israël avec tous les pays arabes avoisinant (1956, 1967, 1973, 1982), suivies des résolutions des Nations Unies (notamment la 242 qui décrit ce que l’on appelle « la ligne verte »), et enfin des accords de paix entre l’Egypte et Israël, puis entre la Jordanie et Israël. Par ces accords, ces pays arabes disaient clairement qu’ils s’inscrivaient dans l’héritage des Nations Unies, et pas dans celui de Hitler, et, s’ils ont été solidaires des 2 Intifada palestiniennes (1987, 2000), cette solidarité ne les a pas, pour autant, conduit à rompre leurs relations pacifiques avec Israël. Mais, les Palestiniens n’en ont pas tenu compte et n’ont pas changé de stratégie. Ils ont certes pu donner le change, à un moment oui à un autre, mais ils se sont, en fait, obstinés à poursuivre un seul but : le retour total à la situation géopolitique d’avant 1947. Si bien que les pays arabes eux-mêmes se réjouissent encore aujourd’hui de leur faire lourdement payer le prix de leur sécessionnisme.
Remarquez que c’est d’ailleurs l’objet inconscient (voire conscient) de la jouissance de tous ceux dont le « pro-palestinisme » consiste, sans le dire, à justifier cette conduite irresponsable des dirigeants palestiniens, au nom de la juste opposition d’une population occupée à la puissance qui l’occupe. Voir les Palestiniens s’autodétruire, ce à quoi, désormais, se trouve réduite la « résistance » palestinienne, leur procure de la jouissance, et l’idée d’une éventuelle remise en question de leur passé et de leur stratégie qui les a menés dans le mur, les ennuie profondément. C’est pourquoi, pour contrebalancer cette mélancolie consciemment ou inconsciemment mondaine, ils s’abreuvent d’accusations portées contre Israël campé, pour la cause, en état voyou et discriminatoire, voire en instrument d’apartheid et de génocide. Ces « pro-palestiniens » ne jouissent politiquement que s’ils s’auto-persuadent que les Juifs d’Israël sont devenus des hitlériens, ceux-là même auxquels le Grand Mufti de Jérusalem avait tenté d’appartenir. Ils n’ont cessé de le proclamer depuis la première Intifada, depuis qu’Israël a eu la très mauvaise idée de se comporter avec cruauté comme n’importe quel état, en utilisant sa police et son armée contre les révoltés, avec comme seul critère d’action ce qu’il a défini comme étant sa sécurité. Et ils s’obstinent à délégitimer Israël, tournant ainsi le dos à la réalisation du projet de deux états vivant en coexistence pacifique, comme le voulaient les Nations-Unies.
Pourtant, malgré les extrémistes « pro-palestiniens » de Palestine et d’ailleurs, et malgré les extrémistes d’Israël, un jour viendra où les Palestiniens disposeront de leur état. Nous ignorons par quelle voie cela arrivera, mais cela arrivera. La raison n’en est pas le sens de l’histoire, mais que cela a été décidé dans le cadre des accords internationaux.
Mais, cet état, que sera-t-il ?
On me dira que c’est l’affaire des seuls Palestiniens, d’autant que ceux-ci, plutôt que de le construire, passent leur temps à s’autodétruire.
Or, bien que juste, cette réponse ne suffit pas. Car, il est de la responsabilité première d’Israël, avant même celle des 5 grandes puissances qui font le Conseil de Sécurité de l’ONU, d’inscrire son propre développement étatique dans le cadre d’une coexistence pacifique entre la Palestine et lui-même, celle-là même qui a été voulue par les Nations Unies. Ce qui veut dire que, malgré toute la mauvaise foi qui, souvent, s’empare des Nations Unies, lorsqu’il s’agit de parler d’Israël, c’est à Israël de proposer une future Union d’états avec l’état futur de Palestine. Je dirai même plus : à mon avis, il n’y aura jamais d’état palestinien sans cette Union d’états. Sans cette Union, les protagonistes trouveront toujours matière à repousser indéfiniment la création de l’état palestinien et à se faire la guerre.
Il est impossible à Israël d’œuvrer pour la création d’un état palestinien hors de ce cadre. Toute velléité de cette sorte n’est que l’installation d’un voile destiné à masquer le contraire : à savoir une détermination à rendre impossible la création de cet état. Israël a raison de s’opposer à la décision unilatérale des Palestiniens de créer leur état, car les Juifs de 1947 ont disposé du leur dans le cadre de l’accord des Nations Unies, et si cela n’a pas suffit, s’il a fallu la guerre de 1948, c’est parce que les Arabes ont rejeté la résolution 181 et ont préféré les armes à la coexistence. Mais, Israël ne peut s’opposer raisonnablement à cette décision de création unilatérale qu’en portant un authentique projet d’union d’états entre la Palestine et lui. C’est d’ailleurs la seule voie possible pour casser la mobilisation des extrémistes de tout bord.
Et surtout, qu’on ne vienne pas dire qu’œuvrer à la création d’une Union d’états, c’est affaiblir Israël. Israël est une des grandes puissances économiques et militaires du monde. Si son poids politique ne suit pas, si son influence est faible, il n’a finalement qu’à s’en prendre à lui-même. Il fut un temps où le politique lui était aussi important que l’économique et le militaire, mais il y a longtemps que ce temps est passé. La réalité est que pas une seule personne politique d’Israël en position de haute responsabilité n’a une vision d’avenir digne de ce nom pour le pays comme pour ses voisins.
Est-ce l’effet d’une cécité politique ? Sans doute. Les dirigeants d’Israël ne savent plus où ils vont. Ils sont incapables de définir des frontières et de se tenir à ces définitions. Vous me direz : pourquoi leur demander plus que d’assurer la survie d’Israël ? Mais, cette objection ne tient. Ce n’est pas comme état qu’Israël est menacé, mais comme ensemble d’individus hantés personnellement par des conflits dont ils détournent la face. À tel point que, la question de l’existence d’Israël étant résolue, celle de son sens se pose.
Pour éclairer cette problématique du sens, je voudrais citer ici un passage du beau texte de Jocelyn Hattab : « Face à face », paru dans « Panim/Pnim l’exil prend-il au visage ? » sous la direction de Céline Masson et Michel Gad Wolkowicz  (p.97) qui indique très bien que les problèmes concernant le face à face des Israéliens avec les Palestiniens  sont de même nature les problèmes qui concernent le face à face des Israéliens entre eux :
« Ici en Israël, aujourd’hui, notre plaie la plus menaçante pour notre existence est notre indifférence, hormis quelques exceptions notoires, à la souffrance des pauvres, des travailleurs étrangers, légaux ou illégaux, des familles monoparentales, des malades nécessiteux.
C’est aussi la face émaciée, mortifère des rescapés de la Shoah, par trop galoutique, que nos premiers Israéliens évitaient de voir. Certains de ces mêmes survivants vivent aujourd’hui à notre grande honte en Israël au-dessous du seuil de pauvreté. Il y a des faces qui ne s’effacent pas, quoi que l’on fasse. On aura beau se masquer, tant et plus, ces faces traverseront nos masques.
Certes, c’est aussi la face des Palestiniens qui souffrent d’une souffrance indicible qui nous fait face au jour le jour et nous concerne, mais qui contrairement aux autres souffrances citées ne passe pas seulement par nous. Nous détournons notre regard de tous ces visages en opposition criante au message d’Abraham qui regarda en face-à-face les habitants de Sodome et Gomorrhe pour y trouver dix justes.
Notre peuple réputé miséricordieux, en s’occidentalisant, en se normalisant, comme dirait A.B.Yehoshua, devient aussi cruel que le reste de l’humanité. »
Que nous dit ce constat ? Que, pas plus que les autres monothéismes et athéismes, pas plus que les autres états du monde, le judaïsme et l’état d’Israël ne détiennent clef en main la solution aux problèmes existentiels et symboliques qui caractérisent le vivre ensemble géopolitique local, régional et international. Le cadre des problèmes actuels ne se laisse pas non plus réduire à un contexte qui opposerait prière des craignant Dieu et cynisme des bravant Dieu.
Certes, je comprends bien que Jocelyn Hattab puisse se référer à Abraham pour encore espérer. Mais, ma propre lecture du mythe de la montée d’Abraham et d’Isaac sur le mont Moriah m’indique que si le judaïsme veut contribuer à refonder toutes les problématiques du vivre ensemble qui sont en train d’échouer, il doit, pour sa part, rompre avec son interprétation sacrificielle de la demande de Dieu, reprise et amplifiée par les monothéismes chrétien et musulman.
Nous visons une époque post-monothéiste et post-athée qui implique une redécouverte de l’homme par l’homme, de l’un par l’autre, de l’autre par l’un, c’est-à-dire du projet d’une humanité dont la psychanalyse a démontré que, si elle ne choisit pas le suicide, ce n’est pas en raison de motifs moraux et religieux, mais parce que la loi de son être désapprouve la voie directe vers la fin. C’est cette loi que l’humanité doit apprendre à connaître.

« Identité nationale » : une question en fait apparaître une autre et ainsi de suite

(Cet article sera publié dans la rubrique « Temps Présents » des Cahiers Bernard Lazare qui paraîtront début janvier 2010)

Partons du constat que l’idée et la réalité de « l’identité nationale » se nourrissent d’un sentiment d’appartenance de l’individu à une nation laquelle, à la différence du peuple, se définit par un ensemble de valeurs politiques et pas seulement langagières, légendaires, folkloriques et traditionnelles. Nous le savons, pour ce qui est de la France, ces valeurs sont républicaines : Liberté, égalité et fraternité. Or, ne sont-elles pas, pour autant, les valeurs d’autres nations qui ne sont, d’ailleurs, pas nécessairement des Républiques, et qui ne les affichent pas nécessairement aux frontispices des palais nationaux ? N’ont-elles pas été transportées en Europe et dans le monde, par la France de l’ère des « Lumières » et ne sont-elles pas désormais partagées par des nations en lesquelles elles germaient également dans des contextes qui leur étaient propres ? N’est-ce pas ce qui suscite en nous une certaine révolte devant la cruauté de l’idéal de ceux qui revendiquent encore certaines paroles de la Marseillaise qui en appellent au combat contre le « sang impur » ? N’est-ce pas cette histoire transférentielle et partagée de ces valeurs que nous revendiquons comme étant la mutualisation de nos héritages les plus précieux ? Si fait ! Alors, en quoi la question de l’identité nationale consisterait-elle à redéfinir des valeurs « spécifiquement françaises » ? Ne vaut-il pas mieux convenir que nous nous trouvons confrontés aujourd’hui au franchissement d’une nouvelle étape : celle de l’élargissement de ces valeurs et donc celle de leur universalisation ?

Mais de quel élargissement s’agit-il ? À partir des analyses de Julia Kristeva, je dirai : nous pouvons, nous devons compléter les trois valeurs initiales par celles de la laïcité et la vulnérabilité.
« Laïcité », parce qu’il est temps de reconnaître que les monothéismes et les athéismes ont une vérité historique et qu’aucun idéal républicain ne saurait reposer sur la contrainte de chacun à renoncer à sa différence originaire religieuse ou athée. La laïcité, c’est, d’abord, tourner le dos aux conversions forcées, individuelles ou collectives, masculines ou féminines, quel qu’en soit le contenu et quelle qu’en soit la manière. C’est donc un travail culturel qui suppose le renoncement à menacer, à violenter et à faire peur, sous quelque forme que ce soit : physique, langagière, ostentatoire, un travail libre et éclairé, qui consiste à connaître, respecter et penser tous les héritages.

« Vulnérabilité », parce que nul n’ignore que, dans une humanité qui se vulnérabilise toujours davantage, la vulnérabilité est le premier obstacle au plein exercice de ses droits en situation démocratique. Trop souvent, le refus d’organiser la société autour du partage de la vulnérabilité a pour effet de transmuter la « liberté », l’« égalité » et la « fraternité » du sujet en situation de handicap en « dépendance », « charité » et « exclusion ». Liberté, égalité, fraternité, laïcité, vulnérabilité, donc : tels seraient les mots-clés de l’identité nationale à venir. Voilà qui a le mérite d’être précis.

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Mais, ici, la question de la pratique de ces mots et donc du langage de tous les membres de la nation se pose au premier chef. Cette pratique est devenue le lieu même de l’enjeu du passage du peuple à la nation, des pulsions à la représentation, et notamment le lieu de la déconstruction de la violence. Le langage ne doit pas être conçu uniquement comme un instrument du discours utile pour apaiser les consciences en conflits les unes avec les autres, encore que cette fonction soit importante, mais aussi et surtout comme une stimulation culturelle et relationnelle qui d’emblée pose les problèmes en termes de non-violence. Ce qui suppose une réflexion en amont de l’utilisation même des mots et l’assomption d’une catharsis personnelle, plutôt qu’une précipitation performative dans des mots non réfléchis. Les mots doivent être le vrai lieu des conflits : écoute de l’autre, respect du sens ce qu’il dit, volonté de le contredire et de le convaincre, si l’on pense que c’est nécessaire, acceptation d’intégrer ce qu’il pense, si cela est fondé et même si cela va à l’encontre de ses propres convictions… Dialoguer et décider de sorte que l’on n’en vienne jamais aux mains.

Pour autant, il ne suffit pas de poser de nouveaux mots, aussi forts soient-ils. Il s’agit de savoir comment la nation française peut, en tant que telle, les incarner ? Car, si c’est comme citoyens français que nous nous posons cette question au premier abord, c’est tout simplement parce que, la France étant notre première réalité civile immédiate (là où chacun d’entre nous est né, où il a été naturalisé, où il est réfugié, même sans papiers), c’est d’abord à partir de la citoyenneté française qu’il est le plus aisé de le faire ? D’où cette nouvelle question comment construire une psyché de masse susceptible de conduire la France à prendre la tête de ce mouvement de complémentation et d’universalisation des valeurs ?

Il n’est pas difficile de se rendre compte que l’arrivée de ces nouvelles questions dans le contexte actuel de la rencontre mondiale des valeurs équivaut à une confrontation à de nouveaux problèmes. Car, derrière la question de l’avenir de la nation française, il y a celle de savoir si la nation en général a encore un avenir, et si oui lequel ? La question est tout autant celle de l’enrichissement de la nouvelle identité que la France veut se donner parmi les nations que celle de l’avenir ou de la nation au sens général parmi les ensembles collectifs politiques modernes. Bref, qu’est-ce que mettre la nation française en mouvement de telle sorte qu’elle éclaire les nouveaux enjeux politiques et culturels mondiaux ?

C’est alors que surgissent les forces de mort qui, au nom même des pulsions d’autoconservation, soit sont prêtes à les sacrifier pour qu’il se réalise, soit s’opposent à ce mouvement d’unification. De manière générale, les questions auxquelles nous devons répondre sont celles que tous les mouvements passés d’unification politique, économique ou culturelle ont évité de poser : que vais-je perdre de moi-même dans cette mutualisation ? Ne vaut-il pas mieux que je me conserve tel que je suis, plutôt que de renoncer à l’essentiel de moi-même en acceptant de me fondre dans un grand tout ? Et inversement, puisque l’avenir est à cette universalisation, ne vaut-il pas mieux reconnaître que je n’ai plus rien à conserver de moi-même et que je dois me dissoudre dans l’autre ? Et c’est parce que ces mouvements passés d’unification ont avancé comme des bulldozers et ont évité de poser ces questions et d’y répondre que des forces de mort – le communisme, le fascisme, le national-socialisme – ont pu imposer par la violence leur propre vision des choses.

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De nos jours, des forces de mort tentent toujours d’impulser leur propre mouvement aux choses et de manière nouvelle, mais elles portent toujours le même nom : celui du supranationalisme guerrier qui donne à l’enjeu de la guerre nucléaire mondiale une consistance que l’on voulait ignorer. Portant malgré ce contexte dramatique, les questions énoncées plus haut méritent de trouver une réponse. L’universalisation des valeurs ne peut, une nouvelle fois, faire comme si ces réponses n’étaient pas une priorité, au prétexte que la vraie et seule valeur vraie serait celle qui consiste à éviter une troisième guerre mondiale dont on sait qu’elle se traduirait par des destructions et un traumatisme dont l’humanité ne se relèverait pas. En effet, on ne peut séparer les deux priorités, ou les deux urgences, comme on voudra, et c’est là, comme pacifiste, que la nation, et pas seulement l’individu, entre une nouvelle fois en scène. Pour être clair, je ne me réfère surtout pas ici à la parodie de pacifisme qui fut illustrée, il y a peu, par la posture de la France, face à la menace de guerre en Irak, mais plutôt à ce profond travail que la France avait commencé alors à faire et qu’elle a renoncé à poursuivre, pour convaincre toutes les nations, et d’abord celles du Conseil de sécurité, de ne pas accepter le choix américain de la guerre, tandis qu’elle s’en remettait à l’arme du veto. C’est précisément contre cette fatigue de l’âme qui s’est aisément mariée avec le jet de la poudre aux yeux qu’il s’agit de lutter. Preuve a été faite que la nation française peut être un facteur de paix dans le monde, encore faut-il qu’elle croit jusqu’au bout qu’elle n’est pas guerrière. Si ce travail en faveur de la paix avait été mené jusqu’à son terme, si la France n’avait rien lâché, si elle avait cherché à convaincre les 9, puis les 14, bref, tout le Conseil de Sécurité, plutôt que de s’en remettre à une posture qui n’avait pour elle que la bonne conscience et en aucun cas l’efficacité, la guerre n’aurait peut-être pas eu lieu, le dictateur irakien serait peut-être quand même tombé, et le cours récent de l’histoire en aurait été changé. La paix, comme valeur de la France républicaine ? Oui, il faut que ce mot soit joint aux cinq précédents. Il s’agit d’un travail culturel.

Mais ce n’est pas tout. Ces dernières années, on a compris que la guerre n’est pas que l’affaire des relations des peuples et nations entre eux et qu’elle était aussi celle des relations entre les peuples et nations, d’un côté, la planète, de l’autre. N’est-ce pas, au fond, ce que l’on a commencé à comprendre, lorsque l’on s’est rendu compte que ce n’était pas seulement comme humanité, mais aussi bien comme espèce humaine que la population mondiale était menacée. Dès lors, l’identité nationale doit nécessairement comporter une septième valeur, la communauté mondiale, qui prendra en compte la protection et la survie de l’espèce humaine et de l’humanité, sur la planète. Liberté, égalité, fraternité, laïcité, vulnérabilité, paix, communauté mondiale : telles sont les sept valeurs de la nation française.

Dans ce contexte, la question qui lui est posée est la suivante : comment peut-elle construire un discours universaliste de l’universel, qui tienne forcément compte du particularisme de la nation qui le porte, mais sans violence interne ni externe (contrairement à l’esprit de la Révolution de 1789) ? La réponse est : en intégrant la connaissance des pulsions inconscientes de vie et de mort des individus, des collectivités, des peuples, des nations, de l’humanité et de l’espèce. Chacun est différent et aime se caractériser par sa propre conscience du désir d’appartenance à telle ou telle tradition dont il a hérité et sans laquelle il ne s’exprimerait pas. La nation doit donc assurer le droit à chaque héritage culturel de ne pas se haïr ni de se faire disparaître, car ce serait encore faire revenir le fantôme d’un surmoi archaïque qui exigerait l’autodestruction. Il faut renoncer à la construction de l’idée d’un universel qui aurait pour condition le non-respect de la différence originaire, car cet universel n’a pas seulement fait faillite, il n’en est pas un. Il faut bâtir un universel qui suppose la reconnaissance des multiples différences qui composent l’humanité nationale.

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Pour finir, je voudrais dire quelques mots sur la participation du judaïsme à ce travail culturel national. Dans « La nation par les rêves », le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, estime, à juste titre, que le judaïsme a quelque chose de positif à apporter au débat sur l’identité nationale, Il tente de l’éclairer par un énoncé de ce qu’il estime être la contribution du judaïsme à la République. Il développe ici ce qu’il avait déjà annoncé dans le remarquable discours qu’il avait tenu au Centre Communautaire de Paris, à l’occasion de Roch Hachana. Je voudrais, ici, cependant, présenter un commentaire critique de son texte. Car je me demande dans quelle mesure le judaïsme peut éclairer le débat jusqu’au bout, s’il ne parvient pas à poser (je ne parle pas encore de « résoudre ») en son sein, les questions du débat. Certes, « le judaïsme peut, comme, il l’écrit, sans doute participer à renseigner notre société sur la question de la permanence et des fondements de l’identité ». Mais, jusqu’où ?

D’abord, l’analyse de Bernheim repose sur la parabole biblique de Ruth. En se référant à l’histoire de cette femme moabite qui décide de partager la vie de sa belle-mère israélite, Bernheim veut nous dire que la France peut faire comme le peuple juif qui tient pour sien tout être humain qui a librement décidé d’assumer son héritage spirituel et culturel. Or, si, jusqu’à la fin du Livre de Ruth, celle-ci n’en continue pas moins d’être appelée la « moabite », rien ne nous est dit du devenir de cette identité ni du travail psychique et culturel de Ruth et de Noémie, sa belle-mère. Ruth a-t-elle dû renoncer à son identité originaire ? Noémie en a-t-elle tenu compte ? Et que penser du fait que Ruth soit l’arrière grand-mère du roi David, mais que celui-ci finira par faire la guerre contre Moab ?

Ensuite, s’il est juste de vanter la priorité donnée par le judaïsme à l’école et au maître comme un des fondements de l’identification collective à une même histoire, alimentée par une certaine forme d’amour de soi, que penser du fait que Bernheim ne donne aucune place au sens critique, lui qui, pourtant, est philosophe et qui sait de quoi il s’agit. L’étude, l’instruction et la formation sont une chose, la critique en est une autre. Ou plutôt, à notre époque, aucun enseignement ne peut poser la question de l’identité sans poser celle de sa critique. Non qu’il faille passer son temps en critique et autocritique. Mais, Bernheim aurait pu rappeler que si identité juive il y a, plus de trois millénaires après son émergence dans ce monde, c’est parce qu’elle s’est constituée d’affirmations, de critiques, de ruptures et de conciliations et qu’elle les a dépassées au nom de la lutte contre la persécution. Et que si aujourd’hui elle est réellement menacée, c’est parce que, malgré les dangers, l’esprit de la conciliation n’est plus au rendez-vous.

Ceci pour dire que le peuple juif, comme la nation française, sont confrontés à une tâche inouïe et que, s’il peut assurément y avoir une synergie entre eux, au service des valeurs de la République, il ne faut pas se contenter d’y voir une mutualisation de méthodes passées de l’un ou de l’autre, mais une décision de se remettre en question et de s’inspirer des meilleures travaux culturels que l’un ou l’autre sont décidés à entreprendre.