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« Meurs et survis dans ce qu’il te reste de ton oeuvre » (d’après Léonard de Vinci)

Gérard Huber

psychanalyste, écrivain,

est décédé le 24 novembre 2011.

Les obsèques ont eu lieu le lundi 28 novembre 2011 à 15h30 au cimetière parisien de Bagneux.

Pas de fleurs. Dons à la lutte contre le cancer (lien vers le site de l’institut Gustave Roussy).

Vous pouvez laisser à la famille vos messages de sympathie sur le livre de condoléances ou écrire à

daniele.m.huber@gmail.com

9 square Adanson 75005 Paris

Sa femme Danièle, ses enfants Jenny, Paul, Constance et Thomas-Elie et leurs conjoints et ses petits-enfants.

Lujan Christian à partir de Ami et co-auteur écrit le 21 December 2011:
Cher Gérard je suis ravi que nos chemins se soient croisés. Notre livre est sélectionné pour le prix de l'innovation sociale (Prix Médéric Malakoff) tu sais combien il reste d'actualité. J'ai eu beaucoup de plaisir à te faire commenter les questions d'éthique lors de nos interventions communes. Je parcours ton Freud avec délectation. Grand merci pour toute la qualité de toute ta production écrite, je sais que tu continueras à accompagner très longtemps mes réflexions. Tu restes à mes côtés. Je pense très fort aux tiens. Ton ami. Christian Lujan
amouyal à partir de raison garder ; miltant juif écrit le 29 November 2011:
j'ai appris a connaitre la pensée limpide de gerard huber lors de l'affaire al dura, il a été d'un grand secours a la juste cause de notre peuple , puisse chacun d'entre nous apporter autant a ses freres .
Ghislain Muller écrit le 29 November 2011:
Je viens d'apprendre la nouvelle de la mort de Gérard et j'en suis infiniment triste. Nous nous étions rencontré il y a peu et nous avions échangé nos livres. Je lui avais offert mon dernier livre sur les origines Juives de William Shakespeare et il m'avait offert le sien "Si c'était Freud". J'avais très vite remarqué lors d'une discussion à la terrasse d'un café son extraordinaire intuition doublée d'une profonde intelligence nourrie d'érudition et j'avais été immédiatement séduit. Il m'avait convié à son séminaire qui était fort intéressant. A la fin de la dernière rencontre, je lui avais proposé que l'on se revoit rapidement pour poursuivre nos formidables discussions autour de Shakespeare et il en fut ravi. Malheureusement la vie lui fut ravie avant et pour approfondir mon chagrin, je ne suis averti de son décès qu'après ses funérailles. Je transmets donc ici à sa famille, à ses parents et autres amis, l'expression de mes très sincères condoléances. Le monde a perdu un grand esprit et un homme charmant.
Monique Kern-Bresler écrit le 28 November 2011:
cf mon message précédent où j'avais omis de laisser mon adresse
Monique Kern-Bresler écrit le 28 November 2011:
Tu étais un des derniers liens avec notre enfance... Joyeuse !
On s'était retrouvé il y a quelques années par hasard en évoquant "délicatement" nos souvenirs...les retours de ski...
Tu as rejoins nos parents, ton frère.
RIP
Patrick Olivier écrit le 26 November 2011:
Cher Gérard,
Combien d'heures et de jours passés à discuter, à philosopher, à m'enrichir de tes pensées lors de l'écriture de notre spectacle " Sigmund Freud,Eros ou Thanatos ?" .
Comme elle va se sentir seule nôtre table du Comptoir des Arts!
Je travaillerai encore sur elle, assis bien en équilibre sur ton sourire à la vie.
Amitiés vives
Albert Capino écrit le 25 November 2011:
Je partage la peine de la famille, à qui je transmets ma profonde sympathie. J'ai eu le plaisir de côtoyer Gérard dans les nombreux combats qu'il a menés. Homme de volonté et d'intégrité, cet être d'exception va nous manquer. Qu'il repose en paix.

A.C.
DAVID MAXIME écrit le 25 November 2011:
Mon cher Gérard, tu nous as quitté, mais le dialogue interrompu poursuit sa trajectoire logique , implacable.Je poursuivrai, avec ton aide, par delà les éthers, ce rêve d'un monde aimable.

Bon repos, mon ami.
David SCHWAEGER écrit le 25 November 2011:
Simple lecteur régulier du blog, je tenais à dire ma tristesse et présenter humblement mes condoléances à toute sa famille. Je joins à ce post un kaddish, pour témoigner d'une espérance dont les textes de Gérard Huber me parlaient, parfois, entre les lignes.

Yisgadal veyiskadach chemé rabo, beolmo di vero khiroussé, veyamlikh malkhoussé be’hayékhon ouveyomékhon ouve’hayé dekhol bess yisroël, baagolo ouvizman koriv, veïmrou omen.

Yehé chemé rabo mevorakh leolom ouleolmé olmayo, yisborakh veyichtaba’h veyispoar veyisromam veyisnassé veyishadar veyissalé veyishalal chemé dekoudcho, berikh hou leélo min kol birkhosso vechirosso, touchbe’hosso vené’hémosso, daamiron beolmo, veïmrou omen.

Al yisroël veal rabonon veal talmidéhon, veal kol talmidé salmidéhon veal kol mon deoskin beoraysso di veasro hodèn vedi vekhol assar vaassar, yehé lehon oulekhôn chelomo rabo, ‘hino ve’hisdo vera’hamin ve’hayin arikhin oumezono revi’ho oufourkono min kodom avouhon di vichemayo (vearo), veïmrou omen.

Yehé chelomo rabo min chemayo ve’hayim olénou veal kol yisroël, veïmrou omen.

Ossé cholom bimromov hou yaassé cholom olénou veal kol yisroël veïmrou omen.
Dona Levy écrit le 25 November 2011:
Chère Danièle, je veux te dire combien j'étais heureuse de vous retrouver, d'aller à une de ses conférences lors d'un passage à Paris, et quel choc d'apprendre sa mort.
Je suis de tout coeur avec vous
Dona
Nelly MASSIN écrit le 25 November 2011:
J'étais ravie de retrouver Gérard, ancien collègue de travail, avec lequel j'ai passé de bons moments à discuter et à échanger comme on peut le faire avec des personnes aussi brillantes. Je suis très touchée d'apprendre une telle nouvelle. J'aurais tellement aimé reprendre plus longuement cette amitié et ces échanges. Comme il va nous manquer.
alain Vincenot écrit le 25 November 2011:
Gérard,
C'est, de tout ce que tu as écrit, le "dernier article" que j'aime le moins. Tu aurais pu nous l'épargner.D'autant que tu ne manquais pas d'idées. A bientôt, mon ami. Peut-être aurons-nous l'occasion de poursuivre nos discussions.
Alain
PS: Aujourd'hui, je suis un "Indigné" contre la mort.

Théâtre

Dégage, nous nous sommes tant aimés !

A propos de la pièce de Vincent Macaigne, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, TNP, 2011.

Y-a-t-il quelqu’un qui aime plus le théâtre que Macaigne ? Autrement ? Assurément. Mais plus ? Pas sûr, puisqu’il l’aime jusqu’à constituer avec lui une unité duelle sur le style de la mère/enfant (Gertrude/Hamlet), et jusqu’à constater qu’il est dépassé par sa passion de le dévorer (le théâtre), de la dévorer (la mère) d’amour, étant donné qu’il/elle ne contient plus rien d’autre, la « mauvaise mère », que des sentiments et des raisons, des armes pour tout dire, de détruire tout ce qui en faisait une « bonne mère », une mère nourricière.

C’est peut-être sur ce sujet que Macaigne s’engueule, à l’entracte, avec le personnage Hamlet de Shakespeare et avec le sien, sur le sujet de la rancune que son Hamlet éprouve vis-à-vis de Gertrude, ou, plus précisément sur la réponse qu’Hamlet, personnage de Shakespeare, lui oppose, alors que Hamlet, personnage de Macaigne, en propose une tout autre.

S’agit-il seulement de l’aspect quantitatif de la rancune et de la vengeance ? Macaigne reproche-t-il à Shakespeare de ne pas être allé jusqu’au bout du bout ? On peut le penser, puisque son Hamlet est transformé en serial killer à la tronçonneuse, ce que, malgré tout, le Hamlet de Shakespeare n’est pas. D’où cet envahissement du rouge-sang dans lequel les personnages et la scène trempent en permanence, quand ce n’est pas de manière explicite, lorsqu’il s’agit de chuter dans une tombe chrétienne pleine de ce sang indélébile.

Car c’est bien dans la civilisation chrétienne que cette hécatombe se produit, à la fin du Hamlet de Shakespeare, même si Macaigne, le metteur en scène, sème le doute, lorsqu’il introduit aussi le drapeau soviétique sur la scène. En tout cas, pas le drapeau nazi… étrange ! Certes, la chrétienté, puis le communisme ont poursuivi des politiques exterminationnistes. Mais que dire, alors, du nazisme ?

Reprenons ! Il y a d’abord le titre : pourquoi laisser un cadavre ?

Parce que l’on parvient toujours à s’en débarrasser ? Mais c’est faux, l’on n’y parvient jamais. Même les nazis qui ont fait du meurtre de masse sans sépulture le fondement de leur action n’ont pas réussi à faire disparaître les traces des charniers, des chambres à gaz et des fours crématoires. Non, le titre veut dire : après  moi, qu’il y ait au moins le déluge ! Un déluge qui confond destructions des humains, des familles, des pouvoirs même, et du théâtre.

Oui, mais il y a le théâtre. Le théâtre est ce qui résiste à l’effacement des traces, c’est ce qui s’oppose à sa réussite. Or, Hamlet même (du grand Will) se termine par cette réussite !  Alors, s’agit-il de « tuer le cadavre », de tuer le théâtre, car il a échoué, fondamentalement échoué, étant donné qu’après le triomphe de l’extermination, il revient toujours sur scène comme une glorification de l’extermination ?

La question mérite d’être posée. Il s’agit de la névrose d’Hamlet, pas de celle d’Hitler. Depuis de nombreuses décennies, des psychanalystes soutiennent que la nature du théâtre shakespearien a été d’être la matière même, le « véhicule » de la névrose d’Hamlet, laquelle, à la différence de celle d’Œdipe, ne débouchait pas sur une catharsis mais sur une bourrasque affective meurtrière. Dans mon dernier livre, Shakespeare marrane du théâtre, je montre que Shakespeare ne peut malgré tout être réduit à cela. Il existe une pulsion théâtrale chez lui qui va bien au-delà de sa soi-disant réalisation. Macaigne ne semble pas le percevoir, car, pour lui, la pulsion est chez lui, non chez Shakespeare (malgré les deux Hamlet, c’est un début)). Ceci dit, la question que le théâtre se pose à lui-même, dans un climat sadomasochiste dont on peut penser qu’il devient malveillant, est quand même de savoir comment il compte en finir avec la névrose d’Hamlet. Ce qui veut dire : soit comment finir Hamlet autrement que par une hécatombe, soit comment se passer désormais de monter Hamlet. Or l’une et l’autre de ces versions cathartiques sont littéralement impossibles et c’est de cette folle impasse que, selon moi, naît un projet comme celui de Macaigne.

La psychanalyse dit : il peut le faire, mais sa force tient dans le fait qu’il ne le fait pas. Le théâtre répond : il va le faire, car il ne sait pas comment faire autrement. Le théâtre contre le théâtre dit : il va aller le plus loin possible pour donner à croire que ça a bien lieu.

C’est pourquoi, d’entrée de jeu, si je puis dire, Macaigne annonce la couleur : Il affiche : « Il n’y aura pas de miracles ici », digne réponse aux tirades de Pyrame et de Pucks, lesquels, dans Le songe d’une nuit d’été s’exclament :

« Now, die, die, die, die, die » (Pyrame[1])

Lorsque la lune s’enfuit, et, à la fin :

« Si, nous ombres, nous vous avons offensés, pensez seulement à ceci, et tout sera réparé, que vous n’avez fait que dormir, tandis que ces visions vous apparaissaient vraiment » (Pucks).

« Réparé (« mended »). Et si, en fait de songe, il n’avait été question, dans Le Songe, que de cauchemar, d’une tentative, manquée de retourner le cauchemar en rêve ! Nous aurions alors avec la pièce de Macaigne une tentative réussie !

Mais le metteur en scène sait trop bien qu’il lui manque ici un chaînon, quelque chose qui pourrait le conduire à dominer cette illusion de la réussite. Et il le sait si bien, qu’à la fin, de manière quelque peu infantile, il fait revenir Gertrude et Claudius non pas au paradis terrestre, mais dans un enfer pavé de nudité et de bonnes intentions.

Autant dire que l’on n’y croit pas trente secondes. Mais comment résister au coup violent ainsi adressé au théâtre.

Qu’à cela ne tienne. On lira d’abord Hamlet de manière chrétienne, puis politico-marxiste (la tirade finale sur la dette mondiale, tirade totalement décalée, qui n’a rien à voir et qui vient se substituer à une autre tirade qui aurait pu voir le jour, selon une autre grille de lecture, traumatique, symbolique, psychanalytique…)

Au demeurant, Macaigne n’en est pas loin. S’il a bien reproduit la distribution de l’espace en deux scènes superposées, l’une pour la légende, l’autre pour l’action, il n’en a pas moins perçu la nécessité d’une troisième : la représentation de la scène traumatique, qui, comme je le soutiens dans mon projet de monter Le Marchand de Venise, doit être posée de manière ostentatoire, alors que Macaigne ne la fait être perçue que sur la scène de base et dans l’ombre : traumatisme du matricide.

En fait, rien ne justifie que, dans Hamlet, Shakespeare n’ait été impacté par le trauma du matricide, et il est plutôt habituel de dire que c’est le trauma du meurtre du père qui l’emporte. Encore faut-il préciser, comme je le fais dans mon livre que c’est une réponse au traumatisme qui, cinq ans plus tôt, a frappé Shakespeare, à savoir la mort de son fils Hamnet, dont, au demeurant, Macaigne ne semble pas avoir perçu la présence ni dans l’Hamlet de Shakespeare, ni dans le sien

Nous assistons donc à un spectacle qui nous enjoint de ne pas haïr le théâtre, mais uniquement parce que tout nous y pousserait.


[1] In The Complete Works of Shakespeare, The American publishing Co, New York City, by J. Payne Collier, Esq, F.S.A., 1855, p. 163.

Géopolitique, Israël, Palestine, Prospective

Vers un auto-boycott de l’Unesco ?

Par Augusto Forti et Gérard Huber, auteurs de Sciences et Valeurs.

Les signataires ont tous les deux une grande expérience de l’Unesco, le premier comme ancien Conseiller spécial du Directeur Général, Federico Mayor, le second comme ancien vice-Président de la Commission « Sciences fondamentales et appliquées » à la Commission Nationale Française.

Si nous profitons de l’actualité, à savoir la cooptation de la Palestine comme Etat-membre de l’Unesco, pour procéder à l’analyse de l’organisation, ce n’est pas pour critiquer la Palestine qui a le droit de devenir, à terme, un Etat-membre à part entière de l’ONU, mais pour décrire cette décision comme exemplaire de la dérive de l’Unesco qui, d’organisation culturelle supranationale, est devenue une agence politique.

Autant dire que, de ce fait, de culture et de paix, il n’est désormais plus question. Ainsi, l’Unesco va-t-elle devenir l’arène sur laquelle les questions territoriales et culturelles qui n’ont pas trouvé leurs solutions au sein de négociations entre Israéliens et Palestiniens vont exploser comme autant de prétextes à de futures guérillas locales qui les feront revenir à l’époque des massacres d’Hébron (1929).

En outre, tous les projets multi-partenariats entre chercheurs palestiniens, israéliens, américains et européens (pour ne parler que de ceux-là) vont se trouver immédiatement stoppés dans leur élan. Le retrait des Etats-Unis du financement de l’Unesco laissera l’organisation exsangue, car elle sera poursuivie d’autres retraits, étant donné que les programmes n’aboutiront plus. Quant à la France, elle paiera cher le prix de sa forfaiture, puisque les charges de l’organisation finiront pas lui revenir à elle seule, c’est-à-dire à l’Etat en faillite dont le Premier ministre parlait, il n’y a pas si longtemps. Nous pouvons annoncer, sans nous tromper, la transformation de la place de Fontenoy en théâtre d’ombres et de spectres au sens de Shakespeare. (Ajout du 5 novembre : telle est la raison pour laquelle la France, consciente du désastre à venir, a rapidement tenu à affirmer qu’elle s’abstiendrait lors du prochain vote du Conseil de Sécurité sur l’adhésion de la Palestine à l’ONU).

Il n’y a là qu’un processus d’autodestruction qui a commencé avec la substitution des ambassadeurs aux intellectuels et qui s’achève aujourd’hui avec la substitution de la mort d’une organisation à la mort des intellectuels.

Quant aux Palestiniens, il est tellement admis qu’ils ne sont pour rien dans le cours de l’histoire qu’il n’est même pas sûr qu’ils se rendent comptent qu’ils viennent de tuer leur père.

Israël, Palestine

Pourquoi la libération de Guilat Shalit est un tournant

Il y a de la joie de part et d’autre, du chagrin, de la douleur et de la colère aussi. Mais, par-delà ces passions oh combien compréhensibles !, il y a aussi un changement majeur dans le climat de la guerre israélo-palestinienne. Ce changement a un nom : négociation.

En effet, tant le Hamas qu’Israël ont décidé d’inaugurer une nouvelle ère ouvrant la voie à des solutions qui puissent, pas à pas, satisfaire les intérêts des deux parties. Guilat Shalit lui-même ne s’y est pas trompé qui a dit qu’il espérait que sa libération œuvrerait à la paix

Certes, le Hamas reste le Hamas, c’est-à-dire le fer de lance des héritiers des Protocoles des Sages de Sion au Proche-Orient et du combat antisémite appliqué à l’Etat d’Israël qui vise son élimination et ce n’est pas demain qu’il va en retirer la référence de sa Charte. Certes, c’est en kidnappant un soldat israélien qu’il a contraint Israël, cinq ans plus tard, à céder sur l’échange de ce soldat avec plus d’un millier de prisonniers palestiniens, et il est probable que certains de ses courants pourront être tentés de renouveler l’opération. Certes, il a maltraité Guilat, le privant de voir le jour, de recevoir des visites de sa famille et des experts de la Croix-Rouge. Certes, le Hamas s’est comporté comme une organisation-voyou, c’est-à-dire qui foule au pied les droits de l’homme.

Mais, le Hamas est aussi ce parti qui, ayant pris la mesure de la chute prochaine d’Assad, en Syrie, et de la crise profonde que le régime d’Ahmadinejad traverse en Iran, tient à se faire reconnaître comme interlocuteur valable par Israël, d’autant qu’il est temps, pour lui, de rééquilibrer ses relations politiques avec le Fatah qui, par l’intermédiaire de Mahmoud Abbas, s’est emparé récemment d’une stature internationale, pour le cas où une véritable politique de négociations s’ouvre.

Certes, Israël reste Israël, c’est-à-dire un Etat démocratique, mais qui n’a cependant pas hésité à foncer tête baissée pour récupérer le soldat Shalit, et au prix d’innombrables destructions, à un moment où le Hamas lui proposait pourtant déjà de l’échanger contre un millier de prisonniers Palestiniens. La famille de Guilat ne l’a pas oublié et il serait même question qu’elle porte plainte contre Ehud Olmer soupçonné d’avoir choisi la voie militaire à la négociation. Certes, Israël est un Etat qui s’imagine que seule la Puissance peut le sauver de la destruction.

Mais Israël est aussi cet Etat qui a été capable de se remettre en question, en croyant qu’il fallait privilégier la voie de la négociation à la répression et aux représailles.

Si la victoire du Hamas se joue vis-à-vis du Fatah, la victoire d’Israël se joue vis-à-vis de lui-même. On est loin, très loin de la problématique du processus d’Oslo. De profondes transformations doivent encore se produire de part et d’autre.

Certes, on ne peut écarter l’idée que, d’aucuns, d’un côté comme de l’autre, vont tenter de faire capoter le nouvel et timide cours des choses, d’autant que les Palestiniens comme les Israéliens vont d’abord faire croire qu’ils n’ont fait aucune preuve de faiblesse lors de ces négociations.

Mais, l’on ne peut également écarter l’idée que l’échange entre un soldat israélien pris en otage et plus d’un millier de prisonniers Palestiniens va faire éclater au grand jour que, sur la base d’une disproportion des droits et des devoirs entre Israël, Etat membre de l’ONU, et la Palestine en quête de son statut d’Etat-membre, il ne peut y avoir de paix, ni pour les uns ni pour les autres, mais seulement la guerre, et pour tout dire la barbarie.

Prospective, société

L’arroseur arrosé

Ainsi donc Stéphane Hessel, a-t-il déclaré, le 13 octobre,  dans un communiqué transmis par son éditeur catalan, les Edicions Destino, qu’il condamne la violence des « Indignés » de Barcelone. Il exprime son « ferme rejet de toute oppression, agression et pression, insulte ou attitude violente, utilisées par des groupes minoritaires qui profitent de la légitime et pacifique vague d’indignation qui s’est emparée des villes espagnoles depuis le 15 mai ».


Dans la plus pure tradition des Intellectuels de gauche qui suscitent et exacerbent le ressentiment du « peuple » pour exercer une influence narcissique sur lui, il annonce qu’il n’est pas responsable des exactions qui peuvent résulter de cette mobilisation et prétend pouvoir lui assigner un cadre non-violent.


Il appelle donc à une reprise en main de ce mouvement qui, bien qu’il se soit emparé du message de son livre Indignez-vous !, n’en serait pas moins spontané, comme si, à l’image du Dieu d’Isaac Louria, il était dans la position de celui qui s’était retiré pour laisser la place au monde, mais qui, à la différence de ce Dieu, cette fois, avait la légitimité d’y intervenir, si quelque événement lui paraissait condamnable.


H
essel maître du Bien et du Mal, de l’Etre et du Néant !


Cela n’aura qu’un temps, le temps de l’illusion, mais, pendant ce temps, le mal qui aura été fait aura été bien fait.


Nous connaissons les innombrables doctrinaires et autres journalistes qui expliqueront qu’en matière de sens de l’histoire, il en a toujours été ainsi. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, et Hessel brille par son immense sagesse, lui qui veut non seulement limiter la casse, mais qu’il n’y ait pas de casse du tout.

Or, ce leitmotiv ne fonctionne qu’à partir du moment où l’on demeure convaincu qu’il existe un sens de l’histoire, que la lutte des classes (sous un nom ou sous un autre) en est le moteur, et que les violentes « régressions » ne sont que des parenthèses dans la somptueuse marche en avant de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Sous-entendu : on fera mieux la prochaine fois !


Eh bien, à tous ceux qui ont le sentiment qu’il est possible de penser et d’agir autrement que ne le font ces journalistes et Stéphane Hessel, je voudrais dire qu’ils ont raison. La croyance dans l’opposition du « Peuple » (du « Tiers-état ») au Pouvoir, soit par l’indignation soit par la subversion, transcende la croyance entre la distinction entre non-violence et violence, et c’est pourquoi elle rend la non-violence totalement illusoire.


Le culte de la non-violence fonctionne sur la base de la martyrologie. L’exemple du Mahatma Gandhi le démontre. Le « Peuple » étant martyr, il faut, finalement, qu’il y ait du martyr dans le peuple. Certes, Hessel ignore (en toute mauvaise foi) le martyr, raison de plus pour qu’il ne fasse pas comme Jésus, c’est-à-dire qu’il ne prenne pas la martyrologie sur ses épaules, mais s’il en est ainsi, c’est parce qu’au fond de lui-même et pour lui-même, il ne s’agit que d’un jeu. Certes, d’un jeu dont il se rend compte à présent, avec remord, qu’il annonce un désastre, mais d’un jeu tout de même : le jeu d’un homme qui fait comme s’il ignorait ce que le proverbe : « après moi, le déluge ! » veut dire.


Mon propos n’est pas de « culpabiliser Hessel », mais d’expliquer pourquoi il s’est trompé sur toute la ligne.


Nous vivons une époque où l’accumulation des frustrations, mais aussi des atteintes à l’intégrité de soi, sont légion. Qu’il y ait des acteurs du système en place qui soient désireux d’accroître leur pouvoir et d’aggraver la situation au prix de la mise à genoux de tous ceux qui, là où ils sont, souffrent, est une réalité. Mais, cette situation justifie le fait qu’il faille leur répondre autrement que cela n’a été fait depuis la révolte de Spartacus (pour me limiter, ici, à cette référence historique).


L’ère nouvelle que nous traversons n’appelle pas, en effet, à ce que nous continuions de prouver le mouvement en marchant, mais à l’anticiper, en inventant un nouveau modèle d’action. Celui-ci n’est pas utopique, mais fondé sur le réel : il s’agit de l’alliance qui peut s’établir entre ceux qui sont les victimes du système et ceux qui n’acceptent plus d’en être les responsables.


L’appel lancé par les « riches » qui sont indignés d’être autorisés par un pouvoir sans foi ni loi à consolider le système en s’enrichissant davantage n’a, jusqu’à présent, nullement été entendu par les « Indignés », Stéphane Hessel en tête. Ils n’y comprennent rien. Ils sont à mille lieues d’imaginer qu’ils ont un discours spécifique à tenir vis-à-vis d’eux, qu’ils ont à démontrer qu’ils leur font confiance et qu’ils croient possible de nouer cette alliance.


Les thuriféraires du marxisme, de l’anarchisme, mais aussi du capitalisme (néo)conservateur les tiennent pour des « bâtards » (au sens que ce mot a pris dans le vocabulaire de Jean-Paul Sartre, c’est-à-dire de traitres), mais c’est avec ce jugement de valeur (et tout ce qu’il implique d’une pensée qui a échoué et qui n’existe plus que par ses fantômes) qu’il convient de rompre.


Au lieu de manifester dans les rues, les « Indignés » feraient mieux d’entrer en contact avec ces « riches et puissants » qui sont favorables à l’égalité sociale mondiale et qui n’ont pour seul horizon que celui de la finance qui les exècre, étant donné que les citoyens ne s’adressent pas à eux directement.


Un immense chantier s’ouvre. Il n’est pas dit qu’il ne se refermera pas aussitôt, si le déni d’un dialogue constructif n’en
vient à s’imposer.

Psychanalyse

Une recherche qui n’a pas commencé ne peut faire l’objet d’un rapport d’Etat

En faisant la recension du livre de Boris Cyrulnik, Quand un enfant se donne « la mort » attachement et sociétés (Odile Jacob 2011), j’aborde une question qui fait immédiatement apparaître les interrelations existantes entre Inconscient, Pouvoir et Médias, ainsi que l’interpellation du droit que l’Intellectuel se donne d’amplifier une réalité traumatique limitée.

Contexte

Je voudrais d’abord parler du statut idéologique de cette étude sur le suicide des enfants qui fait l’objet de la publication de l’ouvrage de Cyrulnik, étude dont je rappelle qu’elle résulte d’une commande de la ministre de la Jeunesse.

Lorsque Noëlle Lenoir a été en charge d’un Rapport sur la bioéthique (en 1991-1992), j’ai accepté de l’assister en adjoignant à sa mission une cellule scientifique, parce qu’il s’agissait, indépendamment des propositions à faire au Premier ministre dont la charge lui revenait, et à elle seule, de dresser un état des lieux le plus objectif et scientifique, en tout cas, collectif, possible. Cette interaction inouïe et qui est, depuis, demeurée unique, consistait avant tout à lutter contre l’inévitable emprise de l’idéologie sur le jugement de réalité.

Or, lorsque je compare le travail de Cyrulnik à l’aune de ce que nous avons fait vingt ans plus tôt, je ne peux que constater que cette dimension objective et collective est considérée comme totalement obsolète.

Il est vrai qu’il n’y a, dans Quand un enfant se donne « la mort », aucune justification de la méthode, tant le souci que je mentionne paraît aujourd’hui dérisoire. On l’esquive en rappelant que les références scientifiques citées sont très nombreuses, et qu’au fond, ce travail collectif, a, certes, été réalisé par une personne unique, mais que, justement, pour cette raison, il a été bien fait.

Or, il y a là un alibi, étant donné que l’auteur  place la finalité comme un préalable. D’incertaine, la question est posée comme inévitablement certaine. Sans quoi, il n’y aurait pas eu commande de la ministre.

Certes, le principe d’incertitude des questions contemporaines n’a plus à être démontré, et s’il ne fallait faire de rapports que sur des sujets « certains », il n’y aurait plus de rapports à faire du tout. Mais, j’y vois une raison de plus pour distinguer entre ce qui relève d’une réalité incertaine sur laquelle le Pouvoir veut légitimement faire le point d’une réalité incertaine qui ne relève (pour l’heure, mais cela peut être aussi pour toujours) en aucun cas de son champ de commande.

On considère aujourd’hui que le Pouvoir a le droit de s’emparer de tous les sujets et de les traiter comme des objets de commande, parce que c’est le seul moyen qu’il a de prouver qu’il fonctionne en toute transparence vis-à-vis du public (ce que l’on appelle l’« opinion publique »). Mais on oublie, ce faisant, qu’il considère l’opinion publique avant tout comme une somme d’administrés et que son seul souci est de les rassembler autour de lui, pour ne pas dire de les instrumentaliser, surtout lorsque, du fait d’une crise de confiance, le désarroi et le détournement ont tendance à l’emporter.

Cette situation fait que, selon moi, il faut distinguer entre l’à-dire et l’à-ne-pas-dire. Cette distinction ne repose pas sur une autre distinction plus fondamentale entre le permis et l’interdit, jadis établie au nom de ce que le Pouvoir considérait comme la preuve de sa « haute et sage connaissance » de l’intérêt de la censure. Non, il est entendu que la censure ne peut plus être cette forteresse de l’en-soi au nom de laquelle on a, pendant des millénaires, justifié le secret d’Etat. Cette censure a volé en éclat, comme les récentes divulgations de Wikileaks l’ont prouvé. Qu’on le veuille ou non, désormais tout est sur la table, là est la grande rupture de notre civilisation avec toutes les précédentes.

Pour autant, cette transparence n’a rien à voir avec ce que l’on pourrait appeler l’appropriation démocratique, même si elle y contribue. Ce n’est pas parce que les différents pouvoirs se mettent à parler, au sens de dire le non-dit, que l’individu et la société progressent vers cet idéal qui consiste à ce que toutes les décisions prises par les gouvernants (décisions qui concernent tout un chacun dans sa vie quotidienne) soient l’émanation de ce que veulent les individus qui composent les populations gouvernées.

Les sophismes d’une mise en problème

Le premier sophisme a pour objet de faire croire qu’il existe une véritable épidémiologie du suicide des enfants. Ainsi, à la page 12, on apprend que « les chiffres du suicide sont faibles chez les préadolescents », de l’ordre de 0,4%, mais, à la page suivante, on nous enseigne qu’« avant l’âge de 13 ans, 16% des enfants pensent que la mort pourrait être une solution à leurs problèmes de famille, d’école ou de relations amicales ». Il y aurait donc eu une étude épidémiologique au cours de laquelle on aurait interrogé des enfants de 5 à 13 ans sur leurs pensées de la  mort et du suicide et sur les raisons pour lesquelles ils se seraient, pour 99,6% d’entre eux, détournés du suicide.

Et bien, pas du tout. On cherchait en vain cette étude. Même Cyrulnik le reconnaît : « l’épidémiologie des suicides des tout-petits (6-12 ans) commence à peine à être recueillie » (p. 141). On chercherait d’autant plus en vain, si je puis dire, qu’elle ne peut exister, étant donné qu’elle serait contraire aux exigences éthiques des études et des expérimentations concernant les petits-enfants. (Sur ces conditions éthiques, Cyrulnik ne nous dit d’ailleurs rien ; n’aurait-il rien à en dire ?) La raison de cette impossibilité éthique est qu’une étude de ce type biaiserait tous les résultats, étant donné qu’elle suggérerait des idées sur le suicide à des enfants qui, pour avoir pensé à la mort (j’y reviendrai, mais je constate que l’auteur est loin d’être à l’aise sur ce sujet, puisqu’il met la mort entre guillemets, au sens propre et figuré, dans le titre de son livre), n’en ont pas, pour autant, pensé à se suicider.

Le second sophisme est repérable dans le fait que l’étude de Cyrulnik passe systématiquement et sans le moindre souci éthique de l’enfant à l’adolescent, voire à l’adulte, lorsqu’il s’agit pour lui de prouver l’existence d’un problème sociétal et massif du suicide, et donc de justifier la commande du ministre et son rôle d’expert en la matière. Ce qui donne d’ailleurs le sentiment qu’il reconstruit souvent l’univers signifiant du petit enfant à la lumière de ce qu’il connaît de l’univers signifiant de l’adolescent et de l’adulte.

D’où ce constat à l’emporte-pièce : « L’idée de se donner la mort n’est pas rare chez les petits, mais la réalisation du suicide est assez difficile, surtout chez les filles. Manque de technique ? Impulsivité qui empêche la planification du geste ? » (p. 17).

Un désastre. Car soyons clair : Cyrulnik est en train de mettre en garde les parents contre leur ignorance, voire leur déni, que leurs « petits » ont pour la plupart envie de se suicider et que s’ils n’y parviennent pas, ce n’est pas parce que ces parents leur ouvrent un autre voie, mais parce qu’ils ne peuvent pas réaliser ce geste pour des raisons organiques et techniques.

Voilà donc la cause profonde de l’étude et de la commande : l’intime conviction de Cyrulnik que les petits pensent souvent aux suicides et que si l’on n’y prend garde, ils vont se suicider de plus en plus.

La littérature psychanalytique avait déjà connu ce type d’idée fixe, pour ne pas dire d’obsession, en tout cas de hantise, lorsque Mélanie Klein avait dressé un tableau psychique du tout petit qui faisait frémir. Plus elle démontrait l’existence d’une grave et profonde cruauté empêchée chez le nouveau-né et le nourrisson, plus elle avait le sentiment qu’elle faisait œuvre de vérité. On sait, depuis, qu’elle ne s’est pas privée de mentir sur ses observations, du fait qu’elle avait dissimulé le fait d’avoir fait passer l’un de ses enfants pour l’un de ses principaux patients.

C’est ce même type d’excès qui a conduit Cyrulnik à affirmer, dans Autobiographie d’un épouvantail, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 116)  que « la cruauté gestapiste ou islamiste est rarement sadique, elle se dit vertueuse. Elle est proche de la « pulsion d’auto-conservation du nourrisson ». Comme on le voit, avec sa nouvelle étude, Cyrulnik franchit un nouveau pas : la pulsion d’auto-conservation du nourrisson ne serait pas que potentiellement meurtrière, elle serait aussi potentiellement suicidaire. Seulement, plutôt que de dire clairement où il en arrive sur le plan « théorique », l’auteur préfère s’élever vers les cimes de la métaphysique, et, emboitant le pas à Albert Camus, expliquer que celui-ci avait d’autant plus raison de penser que « le suicide est le seul problème philosophique vraiment sérieux », que la trace en est trouvée chez le petit enfant, même.

Une béance : le passage de l’idée de la mort à l’idée du suicide chez le petit enfant

Pourtant, Cyrulnik connaît parfaitement cette dimension psychique et cognitive du petit enfant qui fait qu’il n’a, de prime abord, aucune idée de la mort, mais seulement une perception de l’absence (p.30). Par ailleurs, il ne peut ignorer, même s’il ne la cite pas, que, dans L’enfant donné pour mort (Eshel 2001), Danièle Brun avait clairement mis en lumière l’impact qu’a la crainte des parents que leur enfant ne perde la vie, pour cause de maladie ou en raison d’une autre échéance éventuelle, sur cet enfant. Enfin, il a constaté comme tout le monde que tout petit enfant en vient nécessairement, au sein du groupe scolaire, à parler de la mort (et de Dieu) à l’âge de cinq ans. Il est donc en mesure de comprendre que lorsqu’un enfant passe de l’idée de l’absence à celle de la mort, puis de celle de la mort à celle de sa mort, c’est parce qu’il subit un télescopage psychique et affectif tel qu’il doit y répondre par la construction d’un lourd et pesant fantasme de suicide (voir mon article « le fantasme de suicide comme opérateur de destin », in Interdit et Destin, champ social éditions, 2003, p. 73) dont, d’ailleurs, l’évocation de Dieu l’affranchit aussitôt. Or, la réponse par Dieu ne tarde pas à laisser le champ libre au retour de l’autorité qu’il est censé représenter, à savoir les parents, et le fait que ce fantasme sera efficacement refoulé ou non, au point de demeurer une fantaisie ou de devenir un opérateur de destin, chez certains enfants ou adolescents ou adultes, dépendra, en fait, de la réponse que les parents lui auront apportée. On appelle cela le système des défenses, et, lorsque Cyrulnik met en avant la « résilience » il nous prouve que ce système, il le connaît…

Alors, on comprend peu à peu que, plutôt que de faire un rapport sur la désorganisation défensive des parents, vivant eux-mêmes dans une société qui fait sauter ses propres défenses (sociales, juridiques…), Cyrulnik propose un rapport sur le suicide des petits enfants, suicide qu’il n’appelle pas de son nom, d’ailleurs, dans le titre de son livre, et, paradoxalement, sur « l’attachement ».

Il faudrait développer une critique raisonnée des sources de Cyrulnik et des conclusions qu’il en tire, de manière générale. Il est à espérer qu’un chercheur de l’Université y procédera.

Mais là n’est pas mon propos. En effet, l’objet de ma recension est de montrer que, si son travail a consisté à établir que « le suicide est un problème de santé publique » (p.136), mais que « le suicide des enfants (est) un phénomène rare (p. 144), alors il est regrettable qu’il est accepté de répondre positivement à la commande de la ministre et qu’il ait procédé à des arrangements intellectuels pour en faire la matière d’un rapport d’Etat.

Elections 2012, Primaires socialistes

Aubry : d’un effet du missel d’Hessel

Chère Madame Aubry, à la fin de votre déclaration de foi, ce mercredi 5 octobre, lors du débat des Primaires socialistes, vous avez très habilement lancé un appel aux pro-palestiniens de France, et à ceux qui, souffrant de conditions de vie de plus en plus difficiles, se cherchent une métaphore et la trouvent dans le peuple palestinien. Mais si j’y vois de la mauvaise foi, ce  n’est pas parce que vous vous déclarez favorable à cet Etat, en effet, je le  suis également, mais parce que vous avez menti sur la  position française, simplifiant de manière démagogique le problème de la création de cet Etat.

En effet, contrairement à ce que vous avez dit, « on » (le Président Sarkozy) a pris parti pour l’Etat palestinien.

En fait, la question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre cet Etat – aujourd’hui tout le monde est pour, à commencer par  les Israéliens – mais de savoir  comment le réaliser dans un contexte de paix au Proche-Orient.

Ce que je vous reproche est d’avoir fait passer à la va-vite cet appel, sans avoir donné la moindre explication sur les différentes stratégies pour parvenir à la création de cet Etat, d’autant que le sujet n’avait pas été inscrit au programme dudit débat. (Vous êtes la seule à vous être exprimée sur ce point).

Votre ton à l’emporte pièce qui m’a fait pensé à celui de votre soutien, Stéphane Hessel, satisfera  peut-être les   » y’a qu’a faire ci, y’a qu’a faire ça », et tous ceux qui s’en remettent aux schémas simplistes, c’est-a-dire, en l’occurrence,  à tous ceux qui ne se  soucient pas du fait qu’en l’état actuel, cet Etat ne répondrait pas aux exigences de la Charte des Nations Unies. Mais il ne peut satisfaire ceux qui refusent de prendre le risque d’une rupture totale entre Israéliens et Palestiniens, impliquant la guerre et la  barbarie, dans la continuation de ce qui se passe en cette région du monde depuis la Déclaration Balfour.

D’où l’intelligence de l’initiative du Président Sarkozy de conférer aux Palestiniens le statut d’un Etat observateur, ce qui leur donnerait toute leur dignité et une égalité juridique leur permettant de contracter d’Etat à Etat avec Israël, mais aussi des droits et des devoirs (envers la  Charte de l’ONU), ouvrant ainsi la perspective que cet Etat devienne membre et qu’une réelle Union d’Etats voie le jour entre Israël et la Palestine.

On  ne brade pas un débat douloureux pour le monde en une phrase, à la fin d’un éloge de soi et d’un appel à voter pour soi.

Cela en dit long sur votre capacité à faire passer votre émotion avant la raison.

Le monde est mue par l’émotion.  Si vous voulez en  rajouter, allez-y! C’est le meilleur moyen d’attiser les haines. Ce  sera votre responsabilité.

littérature

Papys flous

Dans La Résistance comme alibi de la résistance à Israël[1], j’analyse les sophismes d’Edgar Morin, de Stéphane Hessel et d’Alain Badiou que je considère comme des champions de l’anti-israélisme primaire. C’est pourquoi, j’ai cherché à savoir ce que les deux premiers d’entre eux, qui viennent de publier Le chemin de l’espérance[2] disent d’Israël, au moment de proposer une vaste prospective politique et géopolitique à leurs « concitoyens ». Ce n’est pas une obsession de ma part, car, je l’ai dit, les prises de paroles et autres manifestes provenant de ces deux personnes, âgées de 90 et 94 ans, sont, au départ, plutôt sympathiques. Il est important que des hommes, toute leur vie impliqués dans la vie intellectuelle et la recherche, pour l’un, l’action politique, pour l’autre, démontrent que, quel que soit l’âge, il est possible de penser le monde et de susciter des mobilisations, surtout lorsque celles-ci sont lancées au nom du « salut public ». Mais, pour cette même raison, il n’y a pas lieu d’épargner à ces auteurs une critique digne de leur ambition. Il n’est pas acceptable que l’on dise à propos du livre dont je vais parler ce que, récemment, dans Le Monde des Livres (25 avril 2011), Nicolas Offenstadt a pu affirmer, de manière tout aussi inacceptable, à savoir qu’il « existe une lecture assez vaine, voire mesquine, d’Indignez-vous !, de Stéphane Hessel : celle qui consiste à lire ce tout petit volume comme un traité idéologique dont il faudrait traquer les faiblesses ou les inconsistances, comme un livre si construit qu’il conviendrait d’en dénoncer les déséquilibres, par exemple son insistance sur le conflit israélo-palestinien ». Non, Le chemin de l’espérance est aussi un « petit volume », mais il contient nombre d’analyses et de propositions qui méritent d’être critiquées, et notamment ce qui y est dit d’Israël. (Je parlerai du reste aussi).

Pour commencer, je ferai une remarque qui met en perspective la référence à Paul Valéry (p.8), d’autant qu’elle permet d’entrer dans le vif du sujet, à savoir : quelle est la cause de la situation délétère que le monde a connue en 1932, et qu’il connaît aujourd’hui ? En effet, Valéry est cet écrivain et intellectuel qui, doit alors préfacer la publication de la correspondance entre Freud et Einstein, qu’à l’initiative de Léon Steinig, un fonctionnaire de la SDN, et Henri Bonnet, le directeur de l’institut de coopération intellectuelle de la SDN, ils ont entreprise sur le thème de la guerre à venir[3]. Or, à la fin de 1932, on attend toujours la réponse d’Einstein à la réponse que Freud lui a donnée sur ce thème, ainsi que la préface de Valéry. En vain. Si bien que Steinig se voit contraint de publier l’échange en l’état ;

Que s’est-il passé ? C’est simple : ni Einstein ni Valéry n’ont voulu prendre position sur la pulsion de mort à laquelle Freud attribue le rôle fondamental comme déclencheur de la guerre qui vient. Surtout éviter la prise de conscience de Thanatos…Que signifie cette prise de conscience ? La découverte et l’acceptation que la destructivité n’est pas seulement une réponse à la menace extérieure, mais qu’elle est en nous. Après, et simplement, si je puis dire, il s’agit d’abord de comprendre pourquoi elle n’est pas une invention de l’individu, mais une manière pour lui de puiser, comme il le fait, d’ailleurs, avec la pulsion de vie, dans les pulsions de l’espèce humaine pour faire face à sa survie. Enfin, il s’agit de la sublimer, c’est-à-dire de la détourner de l’anéantissement.

Pour illustrer ce propos, il faut prendre acte que la biologie moderne a démontré l’existence de l’apoptose, c’est-à-dire la nécessité pour la machinerie cellulaire que les cellules en viennent à se suicider, et que les déchets soient éliminés pour faire place au renouvellement d’autres cellules. La mort est inscrite dans le processus de vie, mais la vie invente des outils pour ne pas se laisser submerger par la mort.

A cet égard, il est vraiment inadmissible que nos auteurs en viennent à utiliser des métaphores biologiques qui ne tiennent pas compte des nouvelles connaissances scientifiques et psychanalytiques sur l’apoptose et la pulsion de mort, ce qui les amène à montrer du doigt « la tragédie israélo-palestinienne dont les métastases se répandent sur la planète » (p. 14). Déjà, Morin avait parlé de « cancer », et l’on sait le peu d’élaboration intellectuelle que signifie la métaphore biologique, voire animale (Badiou parlant de « rat » à propos de Sarkozy), pour ne pas parler de ce qu’elle veut dire en matière de solidarité affective et intellectuelle qui ici se manifeste avec un glissement du discours vers le mépris. Car là il peut bien être question d’espérance, mais que signifie la répandre parmi des gens que, par ailleurs, on ravale au statut de malades. Si encore il s’agissait de nommer une maladie « psychosociale », mais pas du tout. On mélange tout, et pour faire croire que l’on sait de quoi l’on parle, on projette le spectre de la maladie biologique incurable sur une situation. (Au demeurant, je constate que cette projection est sélective. On ne parle pas de « métastases » à propos d’Al Qaïda, par exemple, ou du conflit entre les Corées, ou des génocides en Afrique etc.), non on n’en parle qu’à propos du conflit israélo-palestinien.

Ca ne va pas. Ce n’est pas acceptable. Mes chers concitoyens, il y en a assez. Ce n’est plus tolérable. La guerre israélo-palestinienne est politique et doit être analysée comme telle, sans parti pris et, surtout, sans appel apocalyptique. Et qu’on cesse d’en faire le déclencheur de la désespérance mondiale. C’est l’inverse. C’est la désespérance qui est à l’origine de la caractérisation discriminatoire de la guerre israélo-palestinienne comme « cancer ».

Je retrouve donc le même déni dans l’exposé de la pensée d’Hessel et de Morin que j’ai pointé dans l’attitude d’Einstein et de Valéry plus haut. Comme si le « chemin de l’espérance » passait avant tout par ce déni, comme si, en sens inverse, cette prise de conscience signifiait s’enfoncer un peu plus, voire massivement, dans le désespoir.

Non messieurs, les concitoyens veulent comprendre pourquoi de graves perturbations de l’individu et de la société explosent aujourd’hui. C’est d’autant plus important que la plupart des propositions faites au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, par nos auteurs sont partagées par les lecteurs, ce qui ne les empêche pas, ces lecteurs, de ne pas comprendre pourquoi « elles ne marchent pas ». Or, je ne dirai pas que nos auteurs défoncent des portes ouvertes (écologie, solidarité), et je connais, notamment, l’inventivité de la réflexion économique, qui a été entreprise par Edgar Morin, Jacques Robin et Patrick Viveret, notamment dans la revue Transversales, dans laquelle j’ai moi-même écrit, alors que je présidais l’Association Descartes. Je sais aussi qu’il faut donner cours aux analyses sociologiques et financières pour permettre à l’individu de comprendre pourquoi le monde dans lequel il vit l’agresse. Mais, la vraie question est de savoir pourquoi des solutions de proximité qui s’imposent d’elles-mêmes auprès des concitoyens ne marchent pas.

Pourquoi l’espérance fondée sur le bon sens ne marche-t-elle pas ?

Sur ce sujet, il est utile de citer l’exemple donné par nos auteurs : «Un solennel appel de citoyenneté sera adressé aux richissimes pour qu’ils envisagent d’eux-mêmes un « nouvelle nuit du 4 août » » (p.45). Nos auteurs parviennent à nous faire croire que cet appel ne vient pas des richissimes, comme Buffet, mais d’eux-mêmes. En effet, jusqu’à présent c’est Buffet et d’autres richissimes qui ont pris l’initiative de demander à être taxés davantage. En face, si je puis dire, personne n’a rien vu venir. Nos auteurs banalisent d’ailleurs cette initiative, mais ils se gardent bien de dire ce que signifie la nécessité de créer un interlocuteur citoyen pour ces richissimes, avant même que d’envisager une nouvelle « nuit du 4 août ». C’est tellement vrai qu’ils ne veulent surtout pas prendre la responsabilité de cette « nuit »  et qu’ils la projettent sur les « richissimes ». Un tour de passe-passe subtil. Les « richissimes » se débrouillent entre eux, mais s’il se passe quelque chose, c’est à ceux qui n’ont pas commencé à construire le début d’une esquisse de commencement du rôle d’interlocuteurs que revient le mérite de cette avancée. Qui ne se rend d’ailleurs compte que c’est justement dans l’initiative citoyenne que réside actuellement le déficit et non chez ces « richissimes ».

En réalité, rien n’empêche de craindre que l’initiative citoyenne ne soit suivie d’un cauchemar, comme il en fut de la nuit du « 4 août » suivie de la « Terreur », ceci dit sans laisser croire qu’il y avait eu une relation de cause à effet pendant le Révolution Française. Pour éviter que cela ne se produise, il faut entrer dans la compréhension du nouveau désir de ces « richissimes » et dans leur propre travail sur la prise de conscience de la pulsion de mort. Ce que nos « concitoyens » ne font pas plus que nos auteurs, pour le moment. Nos auteurs ont la sagesse infuse et ces « richissimes » sont finalement venus à eux. Ce qui est vraiment le monde à l’envers.

Il ne suffit donc pas de flatter la rancune de nos concitoyens, en mettant le mot « perversion » à toutes les sauces, lorsqu’il s’agit de critiquer la politique qui conduit au désastre. Ce n’est pas cela que j’appelle semer les germes de l’espérance. La lucidité ne peut être fondée sur un déni.


[1] Editions du Bord de l’eau, 2011.

[2] Fayard, 2011.

[3] Lire mon ouvrage Si c’était Freud, Editions du Bord de l’eau, 2009, p. 762 et sq.