(Cet article sera publié dans la rubrique « Temps Présents » des Cahiers Bernard Lazare qui paraîtront début janvier 2010)
Partons du constat que l’idée et la réalité de « l’identité nationale » se nourrissent d’un sentiment d’appartenance de l’individu à une nation laquelle, à la différence du peuple, se définit par un ensemble de valeurs politiques et pas seulement langagières, légendaires, folkloriques et traditionnelles. Nous le savons, pour ce qui est de la France, ces valeurs sont républicaines : Liberté, égalité et fraternité. Or, ne sont-elles pas, pour autant, les valeurs d’autres nations qui ne sont, d’ailleurs, pas nécessairement des Républiques, et qui ne les affichent pas nécessairement aux frontispices des palais nationaux ? N’ont-elles pas été transportées en Europe et dans le monde, par la France de l’ère des « Lumières » et ne sont-elles pas désormais partagées par des nations en lesquelles elles germaient également dans des contextes qui leur étaient propres ? N’est-ce pas ce qui suscite en nous une certaine révolte devant la cruauté de l’idéal de ceux qui revendiquent encore certaines paroles de la Marseillaise qui en appellent au combat contre le « sang impur » ? N’est-ce pas cette histoire transférentielle et partagée de ces valeurs que nous revendiquons comme étant la mutualisation de nos héritages les plus précieux ? Si fait ! Alors, en quoi la question de l’identité nationale consisterait-elle à redéfinir des valeurs « spécifiquement françaises » ? Ne vaut-il pas mieux convenir que nous nous trouvons confrontés aujourd’hui au franchissement d’une nouvelle étape : celle de l’élargissement de ces valeurs et donc celle de leur universalisation ?
Mais de quel élargissement s’agit-il ? À partir des analyses de Julia Kristeva, je dirai : nous pouvons, nous devons compléter les trois valeurs initiales par celles de la laïcité et la vulnérabilité.
« Laïcité », parce qu’il est temps de reconnaître que les monothéismes et les athéismes ont une vérité historique et qu’aucun idéal républicain ne saurait reposer sur la contrainte de chacun à renoncer à sa différence originaire religieuse ou athée. La laïcité, c’est, d’abord, tourner le dos aux conversions forcées, individuelles ou collectives, masculines ou féminines, quel qu’en soit le contenu et quelle qu’en soit la manière. C’est donc un travail culturel qui suppose le renoncement à menacer, à violenter et à faire peur, sous quelque forme que ce soit : physique, langagière, ostentatoire, un travail libre et éclairé, qui consiste à connaître, respecter et penser tous les héritages.
« Vulnérabilité », parce que nul n’ignore que, dans une humanité qui se vulnérabilise toujours davantage, la vulnérabilité est le premier obstacle au plein exercice de ses droits en situation démocratique. Trop souvent, le refus d’organiser la société autour du partage de la vulnérabilité a pour effet de transmuter la « liberté », l’« égalité » et la « fraternité » du sujet en situation de handicap en « dépendance », « charité » et « exclusion ». Liberté, égalité, fraternité, laïcité, vulnérabilité, donc : tels seraient les mots-clés de l’identité nationale à venir. Voilà qui a le mérite d’être précis.
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Mais, ici, la question de la pratique de ces mots et donc du langage de tous les membres de la nation se pose au premier chef. Cette pratique est devenue le lieu même de l’enjeu du passage du peuple à la nation, des pulsions à la représentation, et notamment le lieu de la déconstruction de la violence. Le langage ne doit pas être conçu uniquement comme un instrument du discours utile pour apaiser les consciences en conflits les unes avec les autres, encore que cette fonction soit importante, mais aussi et surtout comme une stimulation culturelle et relationnelle qui d’emblée pose les problèmes en termes de non-violence. Ce qui suppose une réflexion en amont de l’utilisation même des mots et l’assomption d’une catharsis personnelle, plutôt qu’une précipitation performative dans des mots non réfléchis. Les mots doivent être le vrai lieu des conflits : écoute de l’autre, respect du sens ce qu’il dit, volonté de le contredire et de le convaincre, si l’on pense que c’est nécessaire, acceptation d’intégrer ce qu’il pense, si cela est fondé et même si cela va à l’encontre de ses propres convictions… Dialoguer et décider de sorte que l’on n’en vienne jamais aux mains.
Pour autant, il ne suffit pas de poser de nouveaux mots, aussi forts soient-ils. Il s’agit de savoir comment la nation française peut, en tant que telle, les incarner ? Car, si c’est comme citoyens français que nous nous posons cette question au premier abord, c’est tout simplement parce que, la France étant notre première réalité civile immédiate (là où chacun d’entre nous est né, où il a été naturalisé, où il est réfugié, même sans papiers), c’est d’abord à partir de la citoyenneté française qu’il est le plus aisé de le faire ? D’où cette nouvelle question comment construire une psyché de masse susceptible de conduire la France à prendre la tête de ce mouvement de complémentation et d’universalisation des valeurs ?
Il n’est pas difficile de se rendre compte que l’arrivée de ces nouvelles questions dans le contexte actuel de la rencontre mondiale des valeurs équivaut à une confrontation à de nouveaux problèmes. Car, derrière la question de l’avenir de la nation française, il y a celle de savoir si la nation en général a encore un avenir, et si oui lequel ? La question est tout autant celle de l’enrichissement de la nouvelle identité que la France veut se donner parmi les nations que celle de l’avenir ou de la nation au sens général parmi les ensembles collectifs politiques modernes. Bref, qu’est-ce que mettre la nation française en mouvement de telle sorte qu’elle éclaire les nouveaux enjeux politiques et culturels mondiaux ?
C’est alors que surgissent les forces de mort qui, au nom même des pulsions d’autoconservation, soit sont prêtes à les sacrifier pour qu’il se réalise, soit s’opposent à ce mouvement d’unification. De manière générale, les questions auxquelles nous devons répondre sont celles que tous les mouvements passés d’unification politique, économique ou culturelle ont évité de poser : que vais-je perdre de moi-même dans cette mutualisation ? Ne vaut-il pas mieux que je me conserve tel que je suis, plutôt que de renoncer à l’essentiel de moi-même en acceptant de me fondre dans un grand tout ? Et inversement, puisque l’avenir est à cette universalisation, ne vaut-il pas mieux reconnaître que je n’ai plus rien à conserver de moi-même et que je dois me dissoudre dans l’autre ? Et c’est parce que ces mouvements passés d’unification ont avancé comme des bulldozers et ont évité de poser ces questions et d’y répondre que des forces de mort – le communisme, le fascisme, le national-socialisme – ont pu imposer par la violence leur propre vision des choses.
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De nos jours, des forces de mort tentent toujours d’impulser leur propre mouvement aux choses et de manière nouvelle, mais elles portent toujours le même nom : celui du supranationalisme guerrier qui donne à l’enjeu de la guerre nucléaire mondiale une consistance que l’on voulait ignorer. Portant malgré ce contexte dramatique, les questions énoncées plus haut méritent de trouver une réponse. L’universalisation des valeurs ne peut, une nouvelle fois, faire comme si ces réponses n’étaient pas une priorité, au prétexte que la vraie et seule valeur vraie serait celle qui consiste à éviter une troisième guerre mondiale dont on sait qu’elle se traduirait par des destructions et un traumatisme dont l’humanité ne se relèverait pas. En effet, on ne peut séparer les deux priorités, ou les deux urgences, comme on voudra, et c’est là, comme pacifiste, que la nation, et pas seulement l’individu, entre une nouvelle fois en scène. Pour être clair, je ne me réfère surtout pas ici à la parodie de pacifisme qui fut illustrée, il y a peu, par la posture de la France, face à la menace de guerre en Irak, mais plutôt à ce profond travail que la France avait commencé alors à faire et qu’elle a renoncé à poursuivre, pour convaincre toutes les nations, et d’abord celles du Conseil de sécurité, de ne pas accepter le choix américain de la guerre, tandis qu’elle s’en remettait à l’arme du veto. C’est précisément contre cette fatigue de l’âme qui s’est aisément mariée avec le jet de la poudre aux yeux qu’il s’agit de lutter. Preuve a été faite que la nation française peut être un facteur de paix dans le monde, encore faut-il qu’elle croit jusqu’au bout qu’elle n’est pas guerrière. Si ce travail en faveur de la paix avait été mené jusqu’à son terme, si la France n’avait rien lâché, si elle avait cherché à convaincre les 9, puis les 14, bref, tout le Conseil de Sécurité, plutôt que de s’en remettre à une posture qui n’avait pour elle que la bonne conscience et en aucun cas l’efficacité, la guerre n’aurait peut-être pas eu lieu, le dictateur irakien serait peut-être quand même tombé, et le cours récent de l’histoire en aurait été changé. La paix, comme valeur de la France républicaine ? Oui, il faut que ce mot soit joint aux cinq précédents. Il s’agit d’un travail culturel.
Mais ce n’est pas tout. Ces dernières années, on a compris que la guerre n’est pas que l’affaire des relations des peuples et nations entre eux et qu’elle était aussi celle des relations entre les peuples et nations, d’un côté, la planète, de l’autre. N’est-ce pas, au fond, ce que l’on a commencé à comprendre, lorsque l’on s’est rendu compte que ce n’était pas seulement comme humanité, mais aussi bien comme espèce humaine que la population mondiale était menacée. Dès lors, l’identité nationale doit nécessairement comporter une septième valeur, la communauté mondiale, qui prendra en compte la protection et la survie de l’espèce humaine et de l’humanité, sur la planète. Liberté, égalité, fraternité, laïcité, vulnérabilité, paix, communauté mondiale : telles sont les sept valeurs de la nation française.
Dans ce contexte, la question qui lui est posée est la suivante : comment peut-elle construire un discours universaliste de l’universel, qui tienne forcément compte du particularisme de la nation qui le porte, mais sans violence interne ni externe (contrairement à l’esprit de la Révolution de 1789) ? La réponse est : en intégrant la connaissance des pulsions inconscientes de vie et de mort des individus, des collectivités, des peuples, des nations, de l’humanité et de l’espèce. Chacun est différent et aime se caractériser par sa propre conscience du désir d’appartenance à telle ou telle tradition dont il a hérité et sans laquelle il ne s’exprimerait pas. La nation doit donc assurer le droit à chaque héritage culturel de ne pas se haïr ni de se faire disparaître, car ce serait encore faire revenir le fantôme d’un surmoi archaïque qui exigerait l’autodestruction. Il faut renoncer à la construction de l’idée d’un universel qui aurait pour condition le non-respect de la différence originaire, car cet universel n’a pas seulement fait faillite, il n’en est pas un. Il faut bâtir un universel qui suppose la reconnaissance des multiples différences qui composent l’humanité nationale.
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Pour finir, je voudrais dire quelques mots sur la participation du judaïsme à ce travail culturel national. Dans « La nation par les rêves », le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, estime, à juste titre, que le judaïsme a quelque chose de positif à apporter au débat sur l’identité nationale, Il tente de l’éclairer par un énoncé de ce qu’il estime être la contribution du judaïsme à la République. Il développe ici ce qu’il avait déjà annoncé dans le remarquable discours qu’il avait tenu au Centre Communautaire de Paris, à l’occasion de Roch Hachana. Je voudrais, ici, cependant, présenter un commentaire critique de son texte. Car je me demande dans quelle mesure le judaïsme peut éclairer le débat jusqu’au bout, s’il ne parvient pas à poser (je ne parle pas encore de « résoudre ») en son sein, les questions du débat. Certes, « le judaïsme peut, comme, il l’écrit, sans doute participer à renseigner notre société sur la question de la permanence et des fondements de l’identité ». Mais, jusqu’où ?
D’abord, l’analyse de Bernheim repose sur la parabole biblique de Ruth. En se référant à l’histoire de cette femme moabite qui décide de partager la vie de sa belle-mère israélite, Bernheim veut nous dire que la France peut faire comme le peuple juif qui tient pour sien tout être humain qui a librement décidé d’assumer son héritage spirituel et culturel. Or, si, jusqu’à la fin du Livre de Ruth, celle-ci n’en continue pas moins d’être appelée la « moabite », rien ne nous est dit du devenir de cette identité ni du travail psychique et culturel de Ruth et de Noémie, sa belle-mère. Ruth a-t-elle dû renoncer à son identité originaire ? Noémie en a-t-elle tenu compte ? Et que penser du fait que Ruth soit l’arrière grand-mère du roi David, mais que celui-ci finira par faire la guerre contre Moab ?
Ensuite, s’il est juste de vanter la priorité donnée par le judaïsme à l’école et au maître comme un des fondements de l’identification collective à une même histoire, alimentée par une certaine forme d’amour de soi, que penser du fait que Bernheim ne donne aucune place au sens critique, lui qui, pourtant, est philosophe et qui sait de quoi il s’agit. L’étude, l’instruction et la formation sont une chose, la critique en est une autre. Ou plutôt, à notre époque, aucun enseignement ne peut poser la question de l’identité sans poser celle de sa critique. Non qu’il faille passer son temps en critique et autocritique. Mais, Bernheim aurait pu rappeler que si identité juive il y a, plus de trois millénaires après son émergence dans ce monde, c’est parce qu’elle s’est constituée d’affirmations, de critiques, de ruptures et de conciliations et qu’elle les a dépassées au nom de la lutte contre la persécution. Et que si aujourd’hui elle est réellement menacée, c’est parce que, malgré les dangers, l’esprit de la conciliation n’est plus au rendez-vous.
Ceci pour dire que le peuple juif, comme la nation française, sont confrontés à une tâche inouïe et que, s’il peut assurément y avoir une synergie entre eux, au service des valeurs de la République, il ne faut pas se contenter d’y voir une mutualisation de méthodes passées de l’un ou de l’autre, mais une décision de se remettre en question et de s’inspirer des meilleures travaux culturels que l’un ou l’autre sont décidés à entreprendre.