Commençons par le commencement. D’abord : expliquer le titre de cet article. Car, si un lecteur pense qu’en formulant l’idée de « banalité du mal », Arendt a voulu innocenter Eichmann et, qu’affirmant que Boltanski « banalise l’extermination », je cherche à démontrer qu’il est en train de l’innocenter, je lui dis aussitôt qu’il vaut mieux qu’il s’arrête immédiatement de lire le texte qui va suivre. Ma réflexion commence, en effet, à partir du moment où l’on ne fait pas ce type de confusion. Ceci étant acquis, ce que j’essaierai de dire, c’est que Personnes (Monumenta 2010, Grand Palais) et Après (Macval) sont deux expositions qui, séparément, sont belles et inventives, mais dont le rapprochement (qui est au principe même de l’événement), a pour effet de dissoudre tout jugement personnel quant aux différences entre l’extermination et la mort.
Personnes (Monumenta 2010, Grand Palais)
Après (Macval)
Si bien qu’on en vient à penser que, de même que le mal, au sens d’Arendt, l’extermination, au lendemain de la Shoah, doit être considérée comme très répandue et même anodine. Or, sur la base même du constat que l’extermination génocidaire existe (ce qui donne sens à l’évocation de Auschwitz-Birkenau, dans l’exposition Personnes, mais l’évocation ne concerne pas que le génocide des Juifs), seul le discours psychanalytique est capable de dire qu’elle n’est pas « banale » ; seul il peut subvertir le discours dominant dont ces deux expositions participent. Car, ne l’oublions pas, ces deux expositions ont la particularité de ne pas scandaliser, de ne pas provoquer. Il suffit, au Grand Palais, d’entendre les animateurs culturels parler aux visiteurs pour s’en rendre compte. Certains d’entre eux ont même affirmé qu’ils n’ont strictement rien pu ressentir de profond. On pourra toujours dire que c’est parce qu’ils sont restés devant l’œuvre et qu’ils n’y sont pas entrés, mais justement, cela pose un problème majeur que l’efficacité des expositions dépende de ce que Boltanski attend, sinon prescrit. En outre, on peut « entrer » dans une œuvre sans adhérer au mode d’emploi qui est proposé, voire assigné, pour y entrer. Il y a là une forme d’autoritarisme qui révèle un aspect dénié de la culture moderne, mais qui n’est pas acceptable, surtout lorsqu’on éprouve personnellement la liberté de ses propres sentiments et de ses propres affects, notamment devant l’extermination et la mort, mais aussi bien devant la création et la vie. C’est cette liberté que le psychanalyste revendique.
Mais il y a plus. La métaphore de l’entrée dépasse considérablement le discours de Boltanski, lequel est suspendu à la distinction confuse des catégories de l’avant (Personnes) et de l’après (Après), alors que, ce dont il est question, ce qui est l’objet même de ses deux expositions et que Boltanski recouvre du vêtement de ladite distinction, c’est la simultanéité du meurtre (Personnes) et de la mort (Après). Pour le dire autrement, Boltanski confond extermination et mort et nous invite à penser l’extermination en la banalisant comme la mort (laquelle, faut-il le rappeler, n’est pourtant jamais banale).
On pourrait croire que ce que j’écris est identique à ce que Boltanski nous dit, que ce qu’il nous montre, c’est justement la singularité de la mort, et notamment le fait que toute mort n’est pas une extermination. Mais ce n’est pas le cas. Si l’on croit ceci, c’est que l’on ne tient pas compte d’un hiatus entre l’anonymisation (Personnes) et la personnification (Après). Paradoxe ne veut pas dire conscience. En fait, s’il fallait renommer les deux expositions, selon le critère de signification inconscient qui, selon moi, les architecture dans leur division spatiale même, alors qu’il s’agit d’une simultanéité temporelle, il faudrait dire que Boltanski nous convie au Dehors (Personnes) et au Dedans (Après). D’une certaine manière, Après est avant, et Personnes est après. Mais, même cette distinction ne convient pas, car elle détruit la dissymétrie des deux regards de l’artiste. Elle fait croire à leur symétrie.
C’est alors que l’on saisit mieux la confusion dont ces expositions sont porteuses. Personnes évoque ce qu’il reste quand le meurtre de masse a eu lieu. Or Après n’évoque pas ce qui se passe, lorsque l’on a été exterminé, mais lorsqu’on est mort, pour une raison ou une autre. Parce que, pour Boltanski, toute mort est une extermination et tout mort est un tué, dans la création, l’identification avec l’exterminé ne se distingue pas de l’identification avec l’exterminateur et inversement. Certaines questions que les voix des mannequins posent au mort (dans l’exposition Après) ne peuvent au demeurant pas être posées à l’exterminé (Personnes) sans obscénité, c’est-à-dire sans qu’il y ait eu une discontinuité dans la psyché qui fait que le sadisme et le masochisme ne sont plus distinguables, ou plutôt que leur distinction n’a fondamentalement plus de signification en regard de la signification « métaphysique » que l’on veut donner à la mort. Je ne « conteste » pas les questions posées au mort, je dis seulement qu’elles ne peuvent pas être toutes adressées à l’exterminé. Et reconnaître que l’on ne saura jamais, à tout jamais, ce qu’ont vécu et pensé les exterminés au moment où l’extermination leur a été infligée, ne justifie pas, surtout pas, de tenter de banaliser leur mort en la rapportant à la mort, même brutale, d’une personne qui n’est pas morte exterminée.
Peut-être me reprochera-t-on de provoquer une dissipation du soulagement que l’on espérait trouver, en entrant dans ces deux expositions ? Peut-être suis-je en train de commettre le crime de lèse-majesté qui consiste à troubler la catharsis qu’elles sont censées susciter, mais je pense que celui ou celle qui veut renforcer sa capacité de jugement personnel devant la spécificité de l’extermination et réparer la signification symbolique de la mort si massivement vouée à la destruction doit nécessairement passer par ce malaise.