En faisant la recension du livre de Boris Cyrulnik, Quand un enfant se donne « la mort » attachement et sociétés (Odile Jacob 2011), j’aborde une question qui fait immédiatement apparaître les interrelations existantes entre Inconscient, Pouvoir et Médias, ainsi que l’interpellation du droit que l’Intellectuel se donne d’amplifier une réalité traumatique limitée.
Contexte
Je voudrais d’abord parler du statut idéologique de cette étude sur le suicide des enfants qui fait l’objet de la publication de l’ouvrage de Cyrulnik, étude dont je rappelle qu’elle résulte d’une commande de la ministre de la Jeunesse.
Lorsque Noëlle Lenoir a été en charge d’un Rapport sur la bioéthique (en 1991-1992), j’ai accepté de l’assister en adjoignant à sa mission une cellule scientifique, parce qu’il s’agissait, indépendamment des propositions à faire au Premier ministre dont la charge lui revenait, et à elle seule, de dresser un état des lieux le plus objectif et scientifique, en tout cas, collectif, possible. Cette interaction inouïe et qui est, depuis, demeurée unique, consistait avant tout à lutter contre l’inévitable emprise de l’idéologie sur le jugement de réalité.
Or, lorsque je compare le travail de Cyrulnik à l’aune de ce que nous avons fait vingt ans plus tôt, je ne peux que constater que cette dimension objective et collective est considérée comme totalement obsolète.
Il est vrai qu’il n’y a, dans Quand un enfant se donne « la mort », aucune justification de la méthode, tant le souci que je mentionne paraît aujourd’hui dérisoire. On l’esquive en rappelant que les références scientifiques citées sont très nombreuses, et qu’au fond, ce travail collectif, a, certes, été réalisé par une personne unique, mais que, justement, pour cette raison, il a été bien fait.
Or, il y a là un alibi, étant donné que l’auteur  place la finalité comme un préalable. D’incertaine, la question est posée comme inévitablement certaine. Sans quoi, il n’y aurait pas eu commande de la ministre.
Certes, le principe d’incertitude des questions contemporaines n’a plus à être démontré, et s’il ne fallait faire de rapports que sur des sujets « certains », il n’y aurait plus de rapports à faire du tout. Mais, j’y vois une raison de plus pour distinguer entre ce qui relève d’une réalité incertaine sur laquelle le Pouvoir veut légitimement faire le point d’une réalité incertaine qui ne relève (pour l’heure, mais cela peut être aussi pour toujours) en aucun cas de son champ de commande.
On considère aujourd’hui que le Pouvoir a le droit de s’emparer de tous les sujets et de les traiter comme des objets de commande, parce que c’est le seul moyen qu’il a de prouver qu’il fonctionne en toute transparence vis-à -vis du public (ce que l’on appelle l’« opinion publique »). Mais on oublie, ce faisant, qu’il considère l’opinion publique avant tout comme une somme d’administrés et que son seul souci est de les rassembler autour de lui, pour ne pas dire de les instrumentaliser, surtout lorsque, du fait d’une crise de confiance, le désarroi et le détournement ont tendance à l’emporter.
Cette situation fait que, selon moi, il faut distinguer entre l’à -dire et l’à -ne-pas-dire. Cette distinction ne repose pas sur une autre distinction plus fondamentale entre le permis et l’interdit, jadis établie au nom de ce que le Pouvoir considérait comme la preuve de sa « haute et sage connaissance » de l’intérêt de la censure. Non, il est entendu que la censure ne peut plus être cette forteresse de l’en-soi au nom de laquelle on a, pendant des millénaires, justifié le secret d’Etat. Cette censure a volé en éclat, comme les récentes divulgations de Wikileaks l’ont prouvé. Qu’on le veuille ou non, désormais tout est sur la table, là est la grande rupture de notre civilisation avec toutes les précédentes.
Pour autant, cette transparence n’a rien à voir avec ce que l’on pourrait appeler l’appropriation démocratique, même si elle y contribue. Ce n’est pas parce que les différents pouvoirs se mettent à parler, au sens de dire le non-dit, que l’individu et la société progressent vers cet idéal qui consiste à ce que toutes les décisions prises par les gouvernants (décisions qui concernent tout un chacun dans sa vie quotidienne) soient l’émanation de ce que veulent les individus qui composent les populations gouvernées.
Les sophismes d’une mise en problème
Le premier sophisme a pour objet de faire croire qu’il existe une véritable épidémiologie du suicide des enfants. Ainsi, à la page 12, on apprend que « les chiffres du suicide sont faibles chez les préadolescents », de l’ordre de 0,4%, mais, à la page suivante, on nous enseigne qu’« avant l’âge de 13 ans, 16% des enfants pensent que la mort pourrait être une solution à leurs problèmes de famille, d’école ou de relations amicales ». Il y aurait donc eu une étude épidémiologique au cours de laquelle on aurait interrogé des enfants de 5 à 13 ans sur leurs pensées de la mort et du suicide et sur les raisons pour lesquelles ils se seraient, pour 99,6% d’entre eux, détournés du suicide.
Et bien, pas du tout. On cherchait en vain cette étude. Même Cyrulnik le reconnaît : « l’épidémiologie des suicides des tout-petits (6-12 ans) commence à peine à être recueillie » (p. 141). On chercherait d’autant plus en vain, si je puis dire, qu’elle ne peut exister, étant donné qu’elle serait contraire aux exigences éthiques des études et des expérimentations concernant les petits-enfants. (Sur ces conditions éthiques, Cyrulnik ne nous dit d’ailleurs rien ; n’aurait-il rien à en dire ?) La raison de cette impossibilité éthique est qu’une étude de ce type biaiserait tous les résultats, étant donné qu’elle suggérerait des idées sur le suicide à des enfants qui, pour avoir pensé à la mort (j’y reviendrai, mais je constate que l’auteur est loin d’être à l’aise sur ce sujet, puisqu’il met la mort entre guillemets, au sens propre et figuré, dans le titre de son livre), n’en ont pas, pour autant, pensé à se suicider.
Le second sophisme est repérable dans le fait que l’étude de Cyrulnik passe systématiquement et sans le moindre souci éthique de l’enfant à l’adolescent, voire à l’adulte, lorsqu’il s’agit pour lui de prouver l’existence d’un problème sociétal et massif du suicide, et donc de justifier la commande du ministre et son rôle d’expert en la matière. Ce qui donne d’ailleurs le sentiment qu’il reconstruit souvent l’univers signifiant du petit enfant à la lumière de ce qu’il connaît de l’univers signifiant de l’adolescent et de l’adulte.
D’où ce constat à l’emporte-pièce : « L’idée de se donner la mort n’est pas rare chez les petits, mais la réalisation du suicide est assez difficile, surtout chez les filles. Manque de technique ? Impulsivité qui empêche la planification du geste ? » (p. 17).
Un désastre. Car soyons clair : Cyrulnik est en train de mettre en garde les parents contre leur ignorance, voire leur déni, que leurs « petits » ont pour la plupart envie de se suicider et que s’ils n’y parviennent pas, ce n’est pas parce que ces parents leur ouvrent un autre voie, mais parce qu’ils ne peuvent pas réaliser ce geste pour des raisons organiques et techniques.
Voilà donc la cause profonde de l’étude et de la commande : l’intime conviction de Cyrulnik que les petits pensent souvent aux suicides et que si l’on n’y prend garde, ils vont se suicider de plus en plus.
La littérature psychanalytique avait déjà connu ce type d’idée fixe, pour ne pas dire d’obsession, en tout cas de hantise, lorsque Mélanie Klein avait dressé un tableau psychique du tout petit qui faisait frémir. Plus elle démontrait l’existence d’une grave et profonde cruauté empêchée chez le nouveau-né et le nourrisson, plus elle avait le sentiment qu’elle faisait œuvre de vérité. On sait, depuis, qu’elle ne s’est pas privée de mentir sur ses observations, du fait qu’elle avait dissimulé le fait d’avoir fait passer l’un de ses enfants pour l’un de ses principaux patients.
C’est ce même type d’excès qui a conduit Cyrulnik à affirmer, dans Autobiographie d’un épouvantail, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 116) que « la cruauté gestapiste ou islamiste est rarement sadique, elle se dit vertueuse. Elle est proche de la « pulsion d’auto-conservation du nourrisson ». Comme on le voit, avec sa nouvelle étude, Cyrulnik franchit un nouveau pas : la pulsion d’auto-conservation du nourrisson ne serait pas que potentiellement meurtrière, elle serait aussi potentiellement suicidaire. Seulement, plutôt que de dire clairement où il en arrive sur le plan « théorique », l’auteur préfère s’élever vers les cimes de la métaphysique, et, emboitant le pas à Albert Camus, expliquer que celui-ci avait d’autant plus raison de penser que « le suicide est le seul problème philosophique vraiment sérieux », que la trace en est trouvée chez le petit enfant, même.
Une béance : le passage de l’idée de la mort à l’idée du suicide chez le petit enfant
Pourtant, Cyrulnik connaît parfaitement cette dimension psychique et cognitive du petit enfant qui fait qu’il n’a, de prime abord, aucune idée de la mort, mais seulement une perception de l’absence (p.30). Par ailleurs, il ne peut ignorer, même s’il ne la cite pas, que, dans L’enfant donné pour mort (Eshel 2001), Danièle Brun avait clairement mis en lumière l’impact qu’a la crainte des parents que leur enfant ne perde la vie, pour cause de maladie ou en raison d’une autre échéance éventuelle, sur cet enfant. Enfin, il a constaté comme tout le monde que tout petit enfant en vient nécessairement, au sein du groupe scolaire, à parler de la mort (et de Dieu) à l’âge de cinq ans. Il est donc en mesure de comprendre que lorsqu’un enfant passe de l’idée de l’absence à celle de la mort, puis de celle de la mort à celle de sa mort, c’est parce qu’il subit un télescopage psychique et affectif tel qu’il doit y répondre par la construction d’un lourd et pesant fantasme de suicide (voir mon article « le fantasme de suicide comme opérateur de destin », in Interdit et Destin, champ social éditions, 2003, p. 73) dont, d’ailleurs, l’évocation de Dieu l’affranchit aussitôt. Or, la réponse par Dieu ne tarde pas à laisser le champ libre au retour de l’autorité qu’il est censé représenter, à savoir les parents, et le fait que ce fantasme sera efficacement refoulé ou non, au point de demeurer une fantaisie ou de devenir un opérateur de destin, chez certains enfants ou adolescents ou adultes, dépendra, en fait, de la réponse que les parents lui auront apportée. On appelle cela le système des défenses, et, lorsque Cyrulnik met en avant la « résilience » il nous prouve que ce système, il le connaît…
Alors, on comprend peu à peu que, plutôt que de faire un rapport sur la désorganisation défensive des parents, vivant eux-mêmes dans une société qui fait sauter ses propres défenses (sociales, juridiques…), Cyrulnik propose un rapport sur le suicide des petits enfants, suicide qu’il n’appelle pas de son nom, d’ailleurs, dans le titre de son livre, et, paradoxalement, sur « l’attachement ».
Il faudrait développer une critique raisonnée des sources de Cyrulnik et des conclusions qu’il en tire, de manière générale. Il est à espérer qu’un chercheur de l’Université y procédera.
Mais là n’est pas mon propos. En effet, l’objet de ma recension est de montrer que, si son travail a consisté à établir que « le suicide est un problème de santé publique » (p.136), mais que « le suicide des enfants (est) un phénomène rare (p. 144), alors il est regrettable qu’il est accepté de répondre positivement à la commande de la ministre et qu’il ait procédé à des arrangements intellectuels pour en faire la matière d’un rapport d’Etat.