Pour l’élaboration d’une Psychanalyse Post-Freudienne

« « Qui est Freud aujourd’hui ? » Tandis que je réfléchissais, je prenais la mesure du défi que je m’étais lancé. Une biographie de plus ? Il n’en était pas question. Les précédentes, incontournables dans leurs différences mêmes, semblaient répondre à la question biographique telle qu’on se l’était posée jusqu’à ce jour. Alors ! De quoi pouvait-il donc s’agir ? J’en vins à l’idée suivante : si l’honnête homme contemporain a la conviction que, malgré tout ce qui a été écrit sur Freud, il « n’en sait pas assez » sur lui, ce n’est pas tant parce que la situation biographique de Freud est frappée d’un déficit que parce que, aujourd’hui, la culture qui croyait avoir épuisé Freud, révèle qu’elle commence à prendre conscience de l’épuisement du déjà vu et du bien connu qui constituent les axes essentiels de son rapport à Freud. La question ne portait donc pas sur l’élucidation d’une ombre qui aurait jusqu’alors disparu derrière la lumière. Non, la question portait plus profondément sur la perception d’un homme Freud qui transcendait le savoir et la polémique, accumulés depuis plus d’un siècle, comme si rien de son élan faustien initial n’avait été entamé par l’avancée des connaissances, ni par le cours de la société, laquelle était pourtant passée de l’âge tactile à l’âge scopique, du in vivo au in vitro, du Unique life au First and Second life. Avec, en arrière-plan, cette idée que si l’homme Freud échappait à notre temps, c’était, peut-être aussi parce qu’il échappait au temps. »

J’ai écris ces lignes bien avant la controverse actuelle (http://www.passiondulivre.com/livre-75300-si-c-etait-freud-biographie-psychanalytique.htm). En effet, je savais que, pour se faire une idée du ouï-dire médiatique qui ne manquerait pas de gronder, au lendemain de l’inscription de l’œuvre de Freud dans le domaine public, l’honnête homme aurait besoin d’un livre de référence qui tiendrait compte de toutes les critiques les plus fondées qui lui étaient adressées depuis un siècle. Je me suis donc mis à la place du lecteur, tout en lui disant : « il était une fois Freud, si Freud m’était conté, voilà tous les documents qui te permettent, lecteur, de juger si le Freud que tu connaissais était bien Freud, et si c ‘était Freud, et, si c’était Freud, quel bonheur ou quel malheur, ce serait, ou c’est, et si ce Freud était Freud, quelles leçons il faudrait en tirer pour ceci, pour cela ».

De fait, la controverse actuelle se déroule non dans le cadre du questionnement critique de l’exercice du jugement, mais dans celui de sa violente orientation performative. Cela ne tient pas seulement au fait que les paramètres de la controverse sont la délation, pour les uns, le salut par l’honneur, pour les autres, mais au fait que l’œuvre autobiographique de Freud est avilie par les uns, sanctifiée par les autres. Si les délateurs sont hardis, du fait qu’en démocratie, on a le droit de tout dire, y compris des turpitudes, sur quelqu’un qui est mort et « tombé « dans le domaine public », ce qui les exonère de vérifier quoi que ce soit de leurs extravagances délétères, les sanctificateurs sont bardés d’une « bonne conscience » qui n’a strictement rien à voir avec le problème posé. Et si, entre eux, ils sont prêts à admettre quelques points obscurs dans la vie et l’œuvre de Freud, ils trouvent leur énergie dans le fait d’en taire l’existence en dehors, et de partir en guerre contre ceux qui, à partir de ces points obscurs, écrivent n’importe quoi, dans le seul but de nuire au Freud d’hier, d’aujourd’hui et de demain, plutôt que dans la nécessité de les éclairer de manière psychanalytique. De fait, il n’y a jamais eu de vrai débat au sein de la psychanalyse sur la critique psychanalytique des textes de Freud. Il y a eu de nombreuses initiatives, fort louables, comme celle de « Confrontation » (René Major, Dominique Geachan), en son temps, mais il ne faut pas confondre les nombreuses analyses littéraires des textes, ainsi que les mises au point historiques et biographiques, avec l’état des lieux de la critique psychanalytique des textes de Freud dans leur rapport avec la construction et la transmission de la psychanalyse et le travail de pense intégratif qui doit s’ensuivre. Pourtant, de sérieux auteurs, ne supportant plus que l’on travaille et enseigne sur des textes soustraits à la critique épistémologique littéraire et scientifique, ont tenté d’en introduire l’idée, grâce à leurs études détaillées (je pense par exemple au travail de Patrick Mahonny). D’autres, comme moi-même, ont également entrepris un vaste travail d’intégration de cette critique dans la relecture de la vie et de l’œuvre de Freud et, partant, dans la construction d’une psychanalyse post-freudienne. Mais, le fait que les institutions psychanalytiques aient préféré soit les ignorer, soit ne pas tenir compte de la remise en question qu’elles supposaient, indépendamment des apports cliniques et théoriques incontestables de certains de leurs meilleurs représentants, laisse la psychanalyse post-freudienne dans un flou qui n’a plus rien d’artistique
Ce que les défenseurs de Freud ne voient pas, ou ne veulent pas comprendre, c’est que la destruction de « Freud » qui est aujourd’hui entreprise par des philosophes et des scientifiques n’a plus rien à voir avec celle qui fut commencée du vivant du fondateur de la psychanalyse. Elle se nourrit, en effet, des carences même de la pensée psychanalytique, et des institutions psychanalytiques, lesquelles préfèrent ne pas se remettre en question (c’est-à-dire remettre en question les critères de la « sélection » de ses candidats, de la formation de ses membres et de la transmission en interne et à l’externe), plutôt que de faire le deuil d’un Freud, et, au-delà, d’autres théoriciens de la psychanalyse, soustraits à toute critique épistémologique.

Il s’ensuit qu’à la place de ce vaste mouvement critique et intégratif, dont je puis dire qu’il devrait accompagner le développement de la psychanalyse comme celui de toute discipline scientifique, il y a une mêlée idéologique. À la place du travail épistémologique, il y a un pugilat médiatique.

Je ne donnerai ici qu’un seul exemple : au lieu de considérer la traduction des Å“uvres complètes de Freud aux PUF, sous la direction de Jean Laplanche et dans l’esprit du regretté André Bourguignon, comme une première relance du désir d’épistémologie critique générale au sein de la psychanalyse, l’historienne Elisabeth Roudinesco la fait passer médiatiquement comme « celle qui est aujourd’hui la plus critiquée par l’ensemble des spécialistes ». Que cette traduction soit critiquée est pourtant la moindre des choses, surtout dans le cadre d’une discipline qui attribue aux mots une puissance décisive, mais la critique est ici présentée comme une faute.

Non, la critique n’est pas une faute, elle est une nécessité. Et la critique ne doit pas seulement s’attacher à la question de la traduction, elle doit viser la stratégie d’écriture même de Freud et des autres théoriciens majeurs de la psychanalyse. Il y va de l’écriture psychanalytique d’aujourd’hui et de demain.

C’est pourquoi, j’informe mes lecteurs que j’ai pris la décision de jeter les bases d’un « Mouvement pour l’Élaboration de la Psychanalyse Post-Freudienne » (MEPPF). Il réunira tous ceux qui, à des titres divers, psychanalystes, analysants, thérapeutes, écrivains, philosophes, historiens, hommes et femmes politiques, médecins, artistes, enseignants, éducateurs, journalistes… se soucient personnellement de l’héritage de la pensée de Freud, de la confrontation de la psychanalyse aux avancées scientifiques et techniques, ainsi qu’aux nouveaux enjeux du désir, et de l’énonciation d’un nouveau travail collectif de pensée de la réalité psychique contemporaine.

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