Dans les sociétés démocratiques modernes, les questions sur la vie et la mort sont des questions-monde posées par des instances qui représentent le citoyen en tant qu’il est un homme-foule. C’est tout particulièrement le cas de l’euthanasie. D’un côté, le discours dominant met l’individu en situation d’agir comme s’il devait universaliser sa réponse (et donc s’interdire toute conduite qu’il ne peut universaliser), de l’autre, il ne cesse de rappeler que les dispositifs législatifs qui se veulent collectifs, sinon universels, ne tiennent pas suffisamment compte de la demande spécifique de l’individu en situation de souffrance physique extrême inguérissable ou de coma dépassé
(Car je n’étudie ici que ces cas). De ce fait, des positions s’affrontent entre clubs de pensée religieux ou athées en France, entre la France et d’autres pays d’Europe, entre l’Europe et d’autres pays du monde, et au nom même de la dignité. En réalité, l’âme-monde caresse le rêve d’une
Déclaration universelle sur la vie la mort, mais se nourrit des conflits internes qu¹elle ne cesse de susciter.
À cet impérialisme d’une bioéthique qui ne cesse de se dissoudre dans la « biopolitique », il convient d’opposer la psychoéthique. En France, notamment, la différence est simple : la première ne tient pas compte, voire élimine l’approche psychique de l’euthanasie et la réduit à des critères moraux pour lesquels elle estime la psychanalyse non seulement incompétente, mais nuisible. La seconde tient qu’aucune position ne peut approcher d’une juste évaluation qui ne s’inscrive dans une problématique de l’activité du
sujet, y compris lorsque celui-ci se trouve dans la situation la plus vulnérable. Le souci de la violence fondamentale qui alors s’exerce contre le malade du fait qu’il est impuissant et sans aide devant la situation d’otage organique à laquelle il est réduit rappelle qu’il existe un point commun entre le nouveau-né et lui, même si le premier a la vie devant soi,
là où le second n’a plus que la mort. Car, comme la vie, la mort est du temps à venir, et s’il n’y a que dépit à dire que la vie est une maladie mortelle et si la vie et la mort sont bien deux réalités totalement séparées, il n’en reste pas moins que l’une prend du sens vis-à -vis de l’autre : la mort n’est pas moins du temps donné que la vie.
S’il me fallait résumer la question psychoéthique de l’euthanasie, j’en donnerais l’énoncé suivant : où la mort était ma mort doit advenir. Pour le parent, le médecin, l’observateur ou, plus globalement, pour le citoyen, il s’agit de laisser le dernier bout de chemin se poursuivre de manière
personnelle.
Par exemple, comme cela fut pour Sigmund Freud, de mourir vaillamment, comme son père (in « Lettre 108-26 octobre » à Wilhelm Fliess), ou, comme le dira sa fille, « de rester lui-même jusqu’à la dernière minute » (in lettre d’Anna Freud à Muriel Gardiner, le 15 septembre 1979).
Ce chemin a pour nom le don du sens. Quand, du fait des souffrances extrêmes, l’existence cesse de produire le sens que le sujet s’efforce de déchiffrer, la pensée le lui restitue par le mourir. Freud en a fini avec son sentiment d’ambivalence devant la vie la mort. Toute sa vie, il a lutté
pour que son sentiment de vivre ne soit pas réductible à celui de la lutte contre la mort, et, tant bien que mal, il y est parvenu. Mais, à présent, Freud veut que sa sortie soit définitive. Il privilégie la mort. Psychanalyser, c’est aussi apprendre à mourir. Freud pense la mort sans lui associer ni le déni ni le suicide. En se plaçant du point de vue de
l’espèce, il la pense à l’intérieur de la vie, au risque, comme individu, de penser la vie à l’intérieur de la mort. Jusqu’au bout, Freud refuse de séparer la vie et la mort, de casser le paradigme. Il rejette tout comportement qui nie la mort dans la vie (toute-puissance) et la vie dans la mort (suicide).
La hauteur, c’est d’avoir quelqu’un avec qui en parler. Dès 1923, il annonce clairement à Félix Deutsch qui était un psychanalyste mais aussi un diagnosticien médical expert : « Pour ce que j’ai l’intention de faire, j’ai besoin d’un médecin. Si vous considérez que c’est un cancer, je dois trouver
un moyen de disparaître décemment de ce monde ». Puis, après seize années de lutte, il dit à son médecin personnel Max Schur depuis 1929 : « Vous vous souvenez de notre première conversation. Vous m’avez promis alors de ne pas
m’abandonner lorsque mon temps serait venu. Maintenant ce n’est plus qu’une torture et cela n’a plus de sens » (Liber Schur, Sie errinern sich wohl an unser erstes Gespräch. Sie haben mir damals versprochen mich nicht im Stiche zu lassen wenn es so weit ist. Das ist jetzt nur noch Quälerei und hat keinen Sinn mehr »).
Non, Schur n’a pas oublié. Non Schur ne va pas faire faux-bond à son maître de vie et de mort en cet instant suprême. Bien plus, Anna, qui a mis ses pas dans les souliers de son père et qui, quarante-trois ans plus tard, mourra enveloppée dans son manteau, n’a pas oublié non plus. Sans parler de Martha, sa femme bien aimée, pour qui il était devenu le regard même des choses sur la vie. Certes, la décision se discute. Certes, il s’agit de savoir si une amélioration n’est pas possible, mais au bout de deux jours et de deux nuitsque la pointe acérée du mal a rendues insupportables, chacun se rend compte qu’une fois encore, c’est Freud qui a raison. Schur lui fait alors une injection sous-cutanée de morphine qui l’endort profondément. Douze heuresplus tard, Il répète son geste. Puis Schur pleure beaucoup, mais il doit quitter la famille dans la précipitation, sans quoi il perdra le bénéfice de son visa d’entrée aux Etats-Unis. Aussi, il se précipite vers la gare la plus proche. Veillé par Martha, Anna, le Docteur Josefine Stross et Paula Fichtl, la gouvernante, Freud passe insensiblement du sommeil au coma. Il s’éteint le 23 septembre, à trois heures du matin. Près de six semaines après sa mort, Martha écrit au psychiatre Ludwig Binswanger qui malgré ses différends avec Freud est demeuré son ami et celui de toute la famille : « À la fin, ses souffrances étaient infinies, de sorte que même ceux qui auraient voulu le garder à jamais en venaient à souhaiter sa délivrance. Pourtant, il est terriblement difficile de renoncer à lui, de continuer à vivre sans la présence de tant de bonté et de sagesse. C’est pour moi une faible consolation de savoir qu’en cinquante-trois années demariage, pas un seul mot méchant n’a été échangé entre nous, et que j’ai toujours veillé, dans la mesure du possible, à lui épargner la misère du quotidien. Maintenant, ma vie a perdu tout sens et tout contenu. » (Ludwig Binswanger, Erinnerung an Sigmund Freud).