Le texte que l’on va lire n’est en rien une prise de position sur ce qu’a fait ou n’a pas fait Dominique Strauss-Kahn. Il ne saurait pas non plus être considéré comme l’expression d’une volonté de faire interférer la psychanalyse avec la situation et la décision judiciaires.
Je tente seulement d’expliquer la passion des gens pour un événement qu’ils vivent, en France, comme une tragédie personnelle, puisqu’ils ne cessent d’en parler. Sans doute les médias contribuent-ils à l’appropriation hypnotique de cette tragédie, du fait qu’ils ne cessent de donner aux spectateurs le sentiment qu’ils vont parvenir à remonter le temps et à vivre la « scène du crime » comme s’ils y étaient. Mais les médias – c’est-à -dire ici les journalistes – sont eux-mêmes pris dans le contexte inconscient dont je vais donner l’interprétation.
Cette interprétation est la suivante : sur le plan fantasmatique, la « scène » est le rapport sexuel perçu par l’enfant comme violence (ce que Freud appelle « scène primitive »), et si c’est un « crime », c’est parce qu’elle est vécue comme la preuve (le « smoking gun ») du passage au réel d’un fantasme fondamental : celui de la ruine Œdipienne. Sur le plan inconscient, en effet, le criminel n’est pas le père, mais l’enfant qui veut sa mort pour le punir de sa méchanceté. La chute du puissant qui a commis un crime sexuel, voilà le contenu du scénario inconscient Œdipien. Indépendamment du rapport à la réalité, ce scénario renvoie à la criminalité du désir. Sur le plan inconscient, en effet, la question de savoir si ce crime a été commis ou non ne se pose pas plus que celle de savoir si l’auteur du crime sait qu’il est un criminel. Il y a « scène de crime », un point c’est tout.
En chacun de nous, c’est-à -dire en chaque infantile en nous, réside, en effet, la crainte suprême que le père ne s’effondre sous le reproche dont on l’accuse : d’avoir joui de la mère. Puis, cette crainte disparaît, au fur et à mesure que s’accroît la compréhension de la vie sexuelle. Mais, elle n’en continue pas moins d’agir dans l’inconscient. La plupart du temps, cette action est sans effet. Mais, lorsque le sujet se confronte à un conflit familial, le refoulé fait retour et elle produit des effets.
Vous me direz que les protagonistes réels de la réputée « scène du crime » n’ont rien à voir avec les protagonistes fantasmatiques, et cela est vrai dans la réalité. Mais, si c’était complètement le cas, et c’est là que l’Inconscient intervient, cette « scène de crime » ne passionnerait pas comme c’est le cas aujourd’hui. Il faut donc tenter une explication. La voici : ce qui frappe, c’est que, si chacun s’approprie, en France, ce qui arrive à Dominique Strauss-Kahn, qui pour le sanctifier, qui pour le condamner, c’est parce que la collectivité vit cette tragédie comme un conflit familial/national. Et c’est là qu’intervient le signifiant « juif ».
En effet, sur le plan de l’affect, nous avons ici une « Affaire Dreyfus » à l’envers. A l’époque, la question était d’accepter ou de refuser que Dreyfus fût de la famille, au sens de la nation. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de cela : DSK fait partie de la famille/nation. C’est ce qui est clairement exprimé, lorsque l’on associe à son nom le thème de la volonté qu’avait le pays de faire la preuve qu’il acceptait qu’un Juif accède à la Présidence de la République. Le pays aurait voulu faire la démonstration qu’il était passé au-delà de la repentance. Or, on vient de l’en priver.
Ce qui veut dire que, d’une certaine manière, c’est ici le mot « juif » qui fait communauté en France, et donc, parce qu’il fait de la France une communauté, ce qui arrive à DSK qui est juif, est vécu dans notre pays comme une histoire familiale.
« Scène primitive » et « signifiant juif » n’ont, en eux-mêmes, rien à voir l’un avec l’autre. Mais il se trouve que, devant la « scène du crime » dont nous ne cessons de parler et d’entendre parler, ils participent d’un même univers sémantique et figural inconscient.
Et que tout cela soit l’effet d’un événement qui s’est passé aux Etats-Unis n’est pas pour nous surprendre, ces Etats-Unis dont Freud avait pu dire qu’ils étaient une immense erreur, alors qu’il aurait du dire qu’ils étaient un immense miroir tendu au fantasme.
J’ajoute, ici, un commentaire, en date du 25 mai 2011, de l’article « Affaire DSK Injustice et perversion » que Daniel Sibony vient de publier sur son blog www.danielsibony.com, qui me donne l’occasion de développer l’avant-propos de l’analyse que j’ai proposée de l’« Effet DSK ».
En effet, il prétend à une légitime interférence du psychanalyste avec la justice américaine, lorsqu’il affirme que « fascination » et « rituel macabres » ont été « voulus, organisés par la juge américaine ». A la fin de son article, il parle même de « l’acte pervers de la juge américaine ».
Or qu’est-ce que ce psychanalyste affirme pouvoir dire en tant que psychanalyste ? Que la juge « a d’emblée entériné la parole de la femme et… décidé de traiter l’homme en criminel dangereux. » Il voit donc dans la posture de ce juge une prise de position sexiste et féministe et la soupçonne de vouloir faire un exemple au nom de « toutes les femmes qui n’ont pu faire juger leur violeur ».
Jusques là , rien que de l’idéologie.
Mais Sibony tente de faire passer cette idéologie pour de la « science » psychanalytique, lorsque, sans crier gare, et entre parenthèses, c’est-à -dire sans que l’on sache exactement si l’argument développé fait partie du raisonnement ou n’en est qu’une illustration, il se réfère à sa propre pratique psychanalytique.
Cette fois, ce qui sert à faire passer l’idéologie, c’est le contre-transfert non résolu de Sibony sur des « juges » (je mets « juges » entre guillemets, car ce ne sont là que des figures sémantiques dans son discours), agrémenté d’un commentaire biblique du « œil pour Å“il », par ailleurs juste, mais dont on se demande ce qu’il vient faire ici, sinon annoncer que « le « crime » envisagé est très – très – improbable ».
Comme Sibony est persuadé que la juge américaine veut faire payer DSK pour les violeurs, il s’efforce de démontrer, analyse d’une vidéo à l’appui, et en reconstituant le passé de DSK comme s’il avait accès au dossier de sa vie antérieure, que « jusqu’ici, cet homme n’a violé personne ».
Puis, afin de faire passer l’image qu’il a, lui, Sibony, de DSK, il liquide rapidement les plaintes d’« une ou deux femmes », au prétexte qu’elles « décrivent des dragues insistantes, voire un peu lourdes, pas des agressions. »
C’est dire, que, cette fois, il prétend se placer du point de vue de la distinction judiciaire, ce qu’il ne peut, pourtant faire, pour donner ni plus ni moins que son avis sur la séduction. Ce qui ne manque pas de nous dire, au passage, où il se situe dans le cadre du débat sur le statut de la séduction dans la théorie psychanalytique.
Or, là où il se situe, c’est, ici, dans la posture d’une connaissance par ouï-dire de DSK, celle qu’il aurait obtenu des journalistes….
D’où sa conclusion : « On est forcé de penser qu’elle voulait (la femme/GH), au départ, et qu’elle a pu changer d’avis, sans que l’homme intègre ce changement à la minute. »
Cette fois, le « psychanalyste » ne se contente pas de « blanchir » l’ »homme », il se donne le droit de dénigrer la « femme ».
Au nom de quoi ? D’une reconstruction de la « scène primitive » comme s’il y était. Cette fois, il ne s’agit même pas d’« ouï-dire », mais d’« ouï-voir », le tout assorti de considérations soi-disant théoriques, je dis soi-disant, puisqu’elles ne portent pas sur des analyses de patients réels, à propos de la différence entre pulsion sexuelle, assujettie à la pulsion de destruction, et pulsion narcissique.
Je pense que Sibony a ainsi un boulevard devant lui, puisque le feuilleton médiatique ne fait que commencer et je lui souhaite beaucoup de patience pour faire le point sur tous les « ouï-dire » et les « ouï-voir » qui vont s’accumuler d’ici les diverses décisions de la Cour de justice américaine.
Mais la psychanalyse ne consiste pas à tourner un discours en boucle. Elle ne travaille pas à partir d’une idée préétablie pour démontrer qu’elle est juste. Elle n’interprète pas par avance les discours et récits des patients, a fortiori des gens qui ne se sont nullement présentés sur son divan. Enfin, elle n’est pas prospectiviste. Elle n’annonce pas des effets comme le fait le discours du prophète. Car ce qu’elle serait tenté d’annoncer pourrait être relativisé par une ou plusieurs autres annonces, en raison de la vie même des discours et récits des patients.
Au demeurant, sa conclusion est très éloignée de sa démonstration, puisqu’il se contente de dire : « il n’est pas bon qu’un homme soit « tué » sans jugement sur la parole d’une femme qui s’appuie sur l’hypothèse pathologique la plus extrême ».
S’est-il soudain rendu compte que la psychanalyse n’est pas une science exacte ?
Cher Monsieur, il est dommage que vous ayez choisi d’avoir « peur de comprendre », car vous n’avez pas tenu compte de votre première interrogation quant au sens exact de cette phrase. Le fait que le pays pouvait accepter qu’un Juif accède à la Présidence de la République n’avait strictement rien à voir avec un choix ethnique. Il ne s’agissait nullement de se dire : puisqu’il est Juif, je le porte à la Présidence, cela c’est de l’infantilisme, il s’agissait seulement de vouloir faire la preuve qu’un choix porté sur un candidat ne pouvait en aucune manière être empêché pour des raisons discriminatoires. Au fond, il s’agissait de la même démarche qui fit que les Américains n’eurent aucune hésitation à porter un homme noir à la Présidence. Malheureusement, dans son rapport à la politique, DSK s’est révélé tout autre qu’Obama. GH